Kim Ki-Duk était peintre avant d'être cinéaste (d'où ce sens plastique et cette sensibilité qui s'expriment dans chacun de ses films) et a vécu dans le sud de la France. Il a fait des études d'art plastique pendant deux ans à Paris avant de retourner en Corée pour écrire le scénario des films Painter and prisoner et Illegal crossing. Son passé d'esthète sensible s'est ressenti dans L'île, le long-métrage qui a permis sa découverte en France. Depuis, le prolifique cinéaste a réalisé une dizaine de films qui ont témoigné d'année en année une évolution hallucinante allant de la colère contrebalancée par une poésie fantaisiste à l'apaisement inattendu.
L'ILE / LA HYPER-CLASSE AVEC DES HAMECONS!
Une jeune femme mystérieuse, Hee-Jin, s'occupe de bungalows lacustres pour touristes sur une île perdue. Elle s'ennuie à mourir. Le monde la déprime, elle ne dit rien, elle se contente d'observer, de voir et peut-être de fomenter une vengeance latente. On ne sait pas bien ce qui se passe mais la tristesse peut se lire à travers son regard torve. Puis, un homme qui a tué sa femme, recherché par les flics, arrive. Maîtresse de ce lieu paradisiaque, la belle va tomber amoureuse du criminel. Et l'Eden va devenir un Enfer fantasmagorique peuplé de sang et de sexe. Relations sadomasochistes entre ces deux âmes spectrales (une femme secrète et un homme rongé par la culpabilité) au royaume des limbes. Concentré de passions exacerbées dans un huis clos ouvert où les lignes de fuite sont tant de destinations inconnues. L'île, de Kim Ki-Duk un électrochoc digne de L'île nue (Kaneto Shindo, 60) en son temps. Le climat érotique atteint une dimension presque subversive tant les images crues sont désamorcées par le caractère grotesque de certaines situations.
ADRESSE INCONNUE / LA CLASSE AVEC UN OEIL BORGNE
Le destin tragique de trois adolescents dans une petite ville de Corée: une demoiselle borgne inconsolable depuis la mort de son père pas revenu de la guerre; un jeune métis qui bat une maman désemparée réécrivant chaque fois la même lettre dans l'espoir de retrouver le père de son enfant; un ado sensible et artiste (double du cinéaste), martyrisé par les voyous du coin, qui est sous le charme de la beauté discrète de la demoiselle borgne. Dans sa façon d'en dire beaucoup sans avoir recours aux dialogues, Kim Ki-Duk se rapproche de plus en plus d'un Kitano tout en conservant une personnalité singulière. Récit d'amours chiennes qui correspond à la célèbre phrase de Bukowski («l'amour est un chien de l'enfer»). Ici, l'amour est une bête immonde, un leurre. Et le voyage fut terrifiant...
THE COAST GUARD / LA CLASSE AVEC DE LA CRITIQUE SOCIALE
Un soir, un homme et sa petite amie, éméchés, pénètrent sur une plage surveillée par la base militaire. Un soldat tue l'homme qu'il prend pour un espion nord-coréen. L'acte est d'une violence inouïe, vu à travers les yeux de la copine qui ne s'en remettra pas. En filmant un ennemi invisible et en sondant l'atmosphère délétère qui se dégage de ce théâtre de l'absurde où les personnages s'entretuent physiquement et moralement, Kim Ki-Duk, qu'on savait esthète raffiné, montre qu'il n'est pas que bon à filmer des lacs brumeux et le tumulte des passions. A la fois drame sur la bêtise humaine, portrait poignant de gens en panne d'eux-mêmes et parabole cruelle sur un pays divisé, The Coast Guard possède toute la richesse d'un violent plaidoyer antimilitariste qui secoue durablement.
SAMARIA / LA CLASSE AVEC DES PROSTITUEES REBELLES
Yeo-jin, une adolescente, vit seule avec son père veuf, un policier. Quand elle n'est pas à l'école, elle aide sa meilleure amie, Jae-young, qui se prostitue, à gérer sa clientèle. En décrivant le quotidien glauque de deux lolitas rongées par l'ennui et titillées par des pulsions obscures, Kim Ki-Duk semble au prime abord traiter le thème de la prostitution des lycéennes. Il propose en réalité quatre films en un: un drame sociétal sur la prostitution, une histoire d'amour entre un père et sa fille et une vengeance humoristico-gore sucrée salée. Quelque part entre Bounce Ko Gals, de Masato Harada, et Hana Bi à la sauce ultra-personnelle de KKD.
PRINTEMPS, ETE, AUTOMNE, HIVER ET... PRINTEMPS / LA CLASSE AVEC DES SAISONS QUI CHANGENT
Au gré des saisons, dans un temple bouddhiste en bois lacustre, un maître zen observe l'évolution de son disciple face à la découverte de la vie : l'enfance et son lot d'ambiguïtés sombres, la première relation sexuelle avec une demoiselle, la nature, la destruction de soi et d'autrui, et le monde profane. A son meilleur, KKD enregistre avec un mélange de distance et d'enthousiasme (comme s'il maniait à la fois le scalpel et les battements du cœur) le tumulte de deux corps qui s'électrisent, la crise passionnelle, le châtiment et la rédemption d'un homme brisé ou le désir qui embrase. Une juxtaposition de tableaux universels abstraits, symboliques et subtilement bouleversants.

