MEAN STREETS LA CLASSE ULTIME
Quand on voit les premiers films de Scorsese, et son plus marquant,
Mean Streets, on sent un souffle nouveau, le cinéma de la rue, avec des jeunes gens qui fonctionnent comme une troupe (dont les deux alter egos de Scorsese, Harvey Keitel et Robert de Niro), comme quelque chose d’audacieux et de jamais vu. Ce film est naturaliste, parfois presque documentaire, filmé caméra à l’épaule (la scène de bagarre dans la salle de billard à laquelle on a vraiment l’impression d’assister) ; mais il est aussi extrêmement travaillé et ciselé, comme la scène d’ivresse de Keitel, qui annonce Spike Lee et l’utilisation omniprésente de la musique qui préfigure Tarantino. Et même si on sent un côté fauché et une urgence dans la mise en scène, ça augmente la force brute du film, ce côté intense et fiévreux qui est la marque du jeune Scorsese.

On peut d’ailleurs avoir la nostalgie de cette première manière. Lui-même le dit, il dispose à présent de tels moyens qu’il peut se laisser aller à son envie de grandes fresques mais le côté plus frappant et direct de ses premiers films où moins de moyens étaient en jeu, lui permettait d’affirmer sa patte sans compromis, dans tout ce qu’elle avait de violent et novateur. Robert de Niro dans le rôle de Sonny boy est tout bonnement hallucinant. Dans une prestation peut-être un peu moins connue que ses autres composition chez Scorsese, il est étonnant d’énergie et de vérité. Il connaît lui-aussi ces malfrats et on sent l’alchimie s’opérer avec l’univers de ce réalisateur. Keitel est toujours central comme dans tous les premiers films de Scorsese, il est celui qui pourrait réussir, qui a une sorte de morale. De Niro ici, c’est celui qui attire les problèmes, par son sang chaud, sa violence et sa gouaille, celui qui est sur le fil et qui, irrémédiablement, va entrainer le vertueux dans sa disgrâce (un peu à l’image des personnages de Joe Pesci plus tard). Il est l’incontrôlable. Keitel aura beau essayer de l’aider, rien n’y fera. On oublie parfois que de Niro a pu être capable de cette force brute, cette énergie féline lorsqu’il était jeune. Il est magistral déjà dans ce rôle. Scorsese s’intéresse quant à lui déjà à la mafia et à ses malfrats. Mais on est ici bien loin du
Parrain de Coppola qui est presque une figure d’opéra. Ici on est dans le New York nocturne, dans des décors glauques et défraichis (le bar dans lequel beaucoup de scène se passent, la salle de billard, les appartements), et l’action se passe essentiellement pendant la nuit qui semble le refuge de cette humanité interlope qui vit d’expédients, de larcins et de bagarres qui ne peuvent s’étaler au grand jour. Une humanité pécheresse aussi que l’on n’a pas souvent vue avec une immédiateté si violente et qui sera l’inspiration majeure de Scorsese. Il est déjà mû par un message de moraliste (au sens classique et non étriqué du terme) sans pour autant éluder la violence, l’édulcorer pour mieux faire passer sa pensée. C’est dans ce paradoxe qu’est son talent et son originalité. Malgré un discours hanté par la rédemption, la profonde conscience du mal, qu’il a eu très jeune lorsqu’il a un temps voulu être prêtre (il est entré au séminaire), il connaît la violence de la rue, son désordre, son anarchie, et s’est donné pour mission cinématographique de la montrer le plus directement possible. Il a une prédilection pour les marginaux, pour cette violence que l’on s’emploie à cacher et vous la montre, très directement, autant dans son abjection morale que sa violence esthétique et sans logique.

Mean Streets, avant
Taxi Driver, portait déjà en lui cette obsession de Scorsese : montrer le mal. Et il n’a pas de complaisance envers la violence, dans sa manière de la filmer dans un chaos étudié, il la condamne déjà. Dans la forme, il est révolutionnaire car la brutalité fait irruption dans ses films comme dans la vie, sans obéir à aucune logique, sans être annoncée, elle vous tombe dessus comme un coup de foudre, dans une immédiateté rarement mise en scène avant lui au cinéma. Et c’est dans cette soudaineté qu’il la condamne sans appel, car elle n’a rien d’humain, de nécessaire ou de justifié, malgré ce que le héros de
Taxi Driver en pense. Elle est totalement sauvage. Et c’est probablement la condamnation la plus subtile et la plus raffinée qu’on puisse en faire. Ce n’est pas en jetant un voile pudique dessus, en l’interdisant au moins de seize ans qu’on va l’atténuer. Scorsese a l’intelligence rare de prendre le parti inverse. Montrer la réalité de la rue, sans le romantisme ou la distance qui est de mise lorsqu’on l’aborde d’habitude. Il nous y plonge.