Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 octobre 2009 à 20h40 - 0 commentaire(s)
Après avoir affirmé sa sensibilité en tant que metteur en scène, Eastwood a atteint une grande réputation à la fin des années 80, un statut légendaire et intouchable (car presque toujours rentable). Cela lui a permis d'acquérir une grande indépendance, rare à l'intérieur de l'industrie hollywoodienne et de se consacrer à des oeuvres puissantes et sobres, souvent profondément personnelles et toujours humanistes. Dans la tradition des grands classiques, il s'est peu à peu imposé comme un cinéaste de référence. Avec le temps, il a imposé un style épuré et intemporel (Million Dollar Baby pourrait, par exemple se dérouler à n'importe quelle époque, des années 60 à maintenant). On ne trouve que très peu de réalisateurs de cette trempe et de cette constance.



En 1988, il réalise un grand film sur sa passion de toujours, le Jazz, et raconte la vie de celui qui lui donna des frissons, Charlie Parker. Porté par la prestation de Forest Whitaker, Bird est bien plus qu'un simple biopic musical, puisqu'il évoque les démons d'un homme, autodestructeur et génial (un peu à l'image du chanteur de Honkytonk man). De plus, Eastwood décrit surtout avec beaucoup de subtilité, une Amérique profondément dominée par la ségrégation. Il souligne l'apport des Afro-américains sur la culture populaire, qu'ils ont profondément marquée. Enfin, il partage sa passion pour le be-bop que le saxophoniste a porté à sa quintessence. Il rend sensible toute la noblesse de cette musique qui pourrait paraître assez ésotérique et hermétique tant elle est virtuose. Il donne à voir son âme. En décrivant la tragédie d'un homme, il convie tout un pan de l'histoire américaine. Avec ce chef d'oeuvre sobre et son interprète en état de grâce, Eastwood honore avec intégrité un musicien incontournable et la culture musicale, qui l'a formé, fasciné, nourri et inspiré depuis son plus jeune âge.

Pour inaugurer les années 90, Clint Eastwood réalise un grand film à la gloire de l'âge d'or du cinéma américain, s'inspirant d'un artiste dont on a le sentiment qu'il est proche esthétiquement, John Huston. Il incarne John Wilson, cinéaste voulant tourner un film en Afrique (rappelant fort African Queen). Son véritable but est de tuer un éléphant, commettre « le seul péché pour lequel on vous donne un permis ». On songe à l'ambiance rude des nouvelles d'Hemingway. Wilson se moque de retarder le tournage, il veut renouer avec l'instinct, l'angoisse et le frisson d'une traque contre un animal presque sacré. Il recherche surtout de quoi satisfaire sa vanité et tromper son ennui, quelque chose qui lui rappelle l'intensité de l'existence même. Il veut être héroïque, même d'une manière tronquée, jusqu'à risquer la vie du guide qui l'aidait à poursuivre sa chimère. Cela devient une réflexion presque métaphysique, davantage que l'évocation d'un tournage difficile. Le contexte s'efface devant l'intériorité et l'obsession de cet homme en quête d'un danger de luxe, à la poursuite d'une illusion de grandeur qui prend le pas sur tout le reste. Eastwood confère à son héros une dimension à la fois grave et dérisoire, un caractère presque donquichottesque.



A la suite de ce grand film, il réalise la Relève, policier mineur. Son chef d'oeuvre absolu s'intitule Impitoyable en 1992, film qu'il dédie à Don et à Sergio, ses deux mentors. En effet, ce film est la somme de tout ce qu'il a pu incarner au cinéma. C'est son oeuvre définitive, entre la violence de Harry Callahan et la dérision de l'Homme sans nom. Il est de plus attaché très fort à la moralité qui se dégage de cette histoire. On y retrouve au début son goût pour casser son image: William Munny était un ancien tueur redoutable, devenu un éleveur de porc sobre et veuf inconsolable (comme l'Inspecteur Harry). Mais pour venger une prostituée sauvagement tailladée et surtout pour encaisser une récompense dont il a cruellement besoin, il est contraint de renouer avec son ancienne vie. D'abord il est maladroit, burlesque quand il doit de remonter à cheval, mauvais tireur... le cowboy alcoolique, impulsif, violent et effrayant a bien vieilli. Mais son ami Morgan Freeman est victime de Gene Hackman qui ne veut pas de ces chasseurs de prime dans sa ville. Il redevient alors l'ange de la mort, dénué de toute pitié, glaçant. Impitoyable est sans doute l'un des rares westerns où l'on ressent le poids de l'assassinat, où le meurtre est une chose grave, un péché sans espoir de rédemption (même si William Munny croit s'être amendé). La mise en scène est épurée, sans fioritures, comme le jeu des acteurs qui composent des personnages contrastés (jusqu'à Gene Hackman qui n'est pas un méchant typique). La marque d'Eastwood, c'est ce sens de la nuance, cette absence d'emphase.


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