Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 octobre 2009 à 20h41 - 0 commentaire(s)
C'est Norman Mailer qui disait, je crois, que Clint Eastwood avait le visage de l'Amérique. Le fait de le voir aborder l'histoire de la photo légendaire qui est le symbole du courage des militaires pendant la Guerre du Pacifique n'a rien d'étonnant dans Mémoires de nos pères. Mais il a affiché depuis longtemps dans son oeuvre ses convictions antimilitaristes. Son souci est encore et toujours de raconter ses personnages et ce qu'ils traversent. Les soldats de cette photo ont la conviction qu'on a projeté sur eux un héroïsme dont ils n'étaient pas dignes. Parallèlement à l'immense campagne de propagande où les glorieux vétérans sont entraînés, Eastwood montre l'horreur de la guerre, qu'aucun patriotisme ne saurait justifier. Il décrit avec ce premier volet d'un diptyque, la manipulation de l'opinion publique. Son approche est définitivement celle d'un humaniste. Il raconte les destins brisés des hommes qui ont livré cette guerre, bien loin des héros qu'ils sont censés représenter. On songe au scepticisme de Blondin devant la massacre à grande échelle dont il est le témoin dans Le Bon, La Brute et le truand. Il désacralise de nouveau un grand symbole, comme il décrivait la réalité violente sous le mythe du Far West dans Josey Wales, hors la loi. Eastwood se méfie beaucoup, on le sent, des grandes causes ou des grands idéaux. Il préfère filmer à hauteur d'homme et pas au nom d'un idéal abstrait. On peut y voir le côté vertueux de son individualisme farouche. Il dénonce avec ce film les gloires éphémères entretenues par les médias, sans respect réel pour ce qui s'est passé. Dans L'Homme qui tua Liberty Valance de John Ford il était dit en manière de critique de la presse: « Si la légende est plus belle que l'histoire, imprimez la légende ». Mémoires de nos pères explore les conséquences de cet adage. Le sujet est beau, réveille la mémoire de ces hommes effacés sous la légende, leur rend leur intégrité.



Lettres d'Iwo Jima, en miroir à ce film, évoque le conflit du point de vue des japonais, Eastwood, pendant la préparation de son premier projet, a été très impressionné par l'esprit de sacrifice de cet ennemi qui valorisait si fort l'honneur, même si la bataille était perdue d'avance. Le réalisateur voulait avant tout ne pas imposer une vision manichéenne de la guerre (avec les gentils contre les méchants, comme on l'a souvent vu au cinéma). Il expliquait vouloir montrer les conséquences des batailles sur l'être humain. Le scénario de Lettres d'Iwo Jima s'est fondé sur les lettres de soldat retrouvées dans le sable de l'île. Elles permettaient de les approcher intimement.

Ce diptyque cinématographique démontre encore, s'il en était besoin, au delà de toute considération politique, qu'Eastwood est très loin d'être celui auquel on l'a parfois réduit. Dans beaucoup de ses films, souffle une grande sensibilité, une justesse nuancée et un grand humanisme. Il apparaît en même temps comme un grand individualiste. Il est un homme qui chérit avant tout son indépendance et qui s'est toujours totalement investi dans son travail.

On l'a vu : Clint Eastwood ne s'est jamais trahi. Il a rendu hommage à ceux qui l'ont formé, a assumé tous ses films, avec des grandes fidélités à ses personnages (s'en moquant parfois mais ne se reniant jamais). Chaque film brille par la cohérence avec laquelle il s'intègre dans une oeuvre éclectique mais surtout intègre et propre à son auteur. Il est demeuré inclassable. Il est un homme complexe et modéré qui échappe à tout qualificatif réducteur. Il est à la fois l'Inspecteur Harry, le cowboy doux rêveur et vaguement loser de Bronco Billy, le chanteur émouvant de Honkytonk man ou encore le photographe romantique de Sur la route de Madison. Avec L'Echange, il pose son regard humaniste et nostalgique sur les années 30 et la douleur d'une femme dépossédée de son enfant, qui ne le retrouve pas dans celui qu'on lui présente quelques années plus tard.



Avec Gran Torino, il reviendra en tant qu'acteur dans la peau d'un vieil homme bourru et défenseur des opprimés, comme pour boucler la boucle et retrouver un peu de son cher « Dirty Harry ». Comment cela sera t'il reçu ? Le grand Clint a prouvé plusieurs fois avec superbe qu'il ne s'en souciait guère, même dans les années 70 lorsqu'il était l'objet de critiques extrêmement virulentes. Peut-être que c'est cette manière imperturbable d'avancer qui le rend immense, ne se fiant qu'à lui et à son inaltérable énergie.

Nicolas Houguet
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