Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 octobre 2009 à 19h14 - 0 commentaire(s)
...A L'INSPECTEUR HARRY
« Do you feel lucky, punk? ». La tirade débitée d'une voix froide, avec un visage légèrement souriant derrière l'énorme canon d'un Magnum 44 filmé en contre plongée et en gros plan, fait encore frémir de plaisir (ce qui doit faire de l'auteur de ces lignes un dangereux maniaque). En 1972, Clint Eastwood et Don Siegel donnaient vie à L'Inspecteur Harry. On peut difficilement imaginer film plus en rupture avec les idéaux non-violents de l'époque (valant à Clint Eastwood pendant longtemps l'accusation d'être un fasciste). Il s'agit avant tout d'un polar, inspiré des meurtres du serial killer qui se faisait appeler le Zodiac (« Scorpio » dans le film).



Eastwood aime ce personnage, archaïque, qui ne supporte tout simplement pas le crime. Il l'a toujours assumé comme le droit des victimes et adoptant leur point de vue. Mais les méthodes de l'inspecteur le placent toujours à la limite. A force de les détester, il ressemble à ceux qu'il traque, fait preuve de la même absence de pitié. Harry Callahan n'est pas une sorte de vigilante fanatique (l'approcher ainsi serait un contresens). Mais il est un cow boy moderne. Il est clairement une manière de shérif, totalement archaïque et méprisant les bureaucrates. Mais il n'est pas un vengeur aveugle. Il se lancera d'ailleurs aux trousses de ceux qui se font justice eux-mêmes dans Magnum Force. Il demeure toujours du côté de la loi, comme un policier, tourmenté, trouble et irrémédiablement solitaire (lorsqu'il s'attache à sa coéquipière, elle se fait tuer dans L'Inspecteur ne renonce jamais). Il est rongé par une blessure intime et secrète (son veuvage), et exprime rageusement sa misanthropie totale. Encore une fois, il est le contraire d'un héros classique. S'il reste en tête comme un événement et s'il sera décliné en cinq films, c'est précisément pour cette part d'ombre et de controverse, celle d'un être qui est défini avant tout par ses défauts et ses blessures. Beaucoup ont découvert la sensibilité d'Eastwood avec ses films Un Frisson dans la Nuit ou Honkytonk man. Mais Harry Callahan est déjà un merveilleux écorché vif.

A partir des années 70, Clint Eastwood s'affirme comme un cinéaste de premier ordre, et dès lors, il portera très souvent conjointement les caquettes de réalisateur et de comédien. Pourtant il restera un allié fidèle de son ami Don Siegel, pour l'Evadé d'Alcatraz en 1979 et son héros qui tente d'ourdir un plan pour s'échapper du fameux rocher au large de San Francisco. C'est un modèle du film d'évasion, dont la mise en scène est minutieuse et sobre.

Il arrivera à l'acteur d'aller dans le sens des rôles qui l'ont rendus célèbre, d'en reprendre les grands traits et de les pasticher, mais dans des films mineurs (La Relève, Pink Cadillac ou la Corde raide). L'ombre de L'inspecteur Harry plane toujours sur sa carrière. Les clins d'oeil à l'Homme sans nom créé par Eastwood sont nombreux (citons Michael J. Fox dans Retour vers le futur 3). Il est arrivé au grand homme de vouloir casser son image et risquer -avec succès- le ridicule en donnant la réplique à un Orang-outang dans Doux, dur et dingue et sa suite Ca va cogner.



Le grand talent d'Eastwood est de n'avoir jamais écouté que son coeur, allant souvent à contre-courant de ce qu'il était raisonnable de faire, contre ce qu'attendait le public. Cela lui a souvent valu ses plus grands succès en tant qu'acteur. Ayant fondé Malpaso, il a pu tourner en 1971 son premier film Un Frisson dans la Nuit (on préférera le titre anglais « Play misty for me » autrement plus éloquent). Le cinéaste l'a fait en renonçant à son cachet, pour faire ses preuves. Il l'a fini dans les temps et légèrement en dessous du budget prévu. Le thriller est très hitchcockien: un animateur radio séducteur et frivole est poursuivi par une fan envahissante. On y trouve le goût d'Eastwood pour la musique et le jazz: le « Misty » du titre est un morceau du célèbre pianiste Erroll Garner. Sa mise en scène est sobre et efficace, l'histoire est bien menée. Il se donne de plus un très beau rôle, beaucoup plus vulnérable qu'à l'accoutumée (si on excepte les Proies). Dès lors, sa carrière de comédien est intimement liée à son parcours de réalisateur, mais c'est une autre histoire...

Nicolas Houguet
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