A l'occasion de la sortie en France hier de
Retour à Cold Mountain, l'équipe du film s'est déplacée à Paris, au Plaza. Son réalisateur Anthony Minghella et ses deux acteurs Jude Law et Philip Seymour Hoffmann se sont prêtés à l'exercice de la conférence de presse devant un petit parterre de journalistes. Quelques dizaines de minutes de retard plus tard (Jude Law peut remercier son Eurostar), les questions s'enchaînent dans une ambiance plutôt passionnée et décontractée…
A l’instar du périple de votre personnage dans Cold Mountain, est-ce qu’on peut dire Jude Law que votre carrière a été elle-même jalonnée de rencontres et d’obstacles ?
Jude Law :
Gosh. C’est un excellent parallèle. L’Odyssée de mon personnage fait écho au voyage que nous faisons tous, et en ça le film est très universel, même si effectivement la période historique est particulière. Mais je crois que être passé par différentes étapes. Le pèlerinage, le voyage, l’absolution... Pour mes propres doutes et tumultes intérieurs, et cela se rappoche de ce que nous vivons tous. Je ne pense pas que ma quête soit aussi pure que celle d’Inman. Je crois que comme tout un chacun nous avons un voyage initiatique à faire, des obstacles à surmonter, et un chemin humain à parcourir.
C’est peut-être une coïncidence, mais votre film sort au même moment que d’autres films américains, westerns ou non, qui ont tous une volonté de réécrire un peu l’histoire par rapport à l’histoire officielle, et qui ont un côté expiatoire. Est-ce que pour vous c’est un hasard, ou ce serait l’air du temps qui serait source d'inspiration pour le grand écran ?
Minghella : Ce que vous dites sur la réécriture de l’histoire en tout cas est quelque chose qui m’inquiéterait. Je ne sais pas comment l’« on réécrit » l’histoire, mais en ce qui me concerne j’espère que ce n’est pas le cas. Il est difficile pour un cinéaste de comprendre les courants qui traversent le cinéma mondial. Moi-même je suis sur ce projet depuis 1998, donc je suis dans l'incapacité de répondre à une telle question. Certes vous parlez d’absolution, et là il s’agit d’un thème qui m’inspire fortement. D’ailleurs les acteurs qui sont à mes côtés aujourd’hui étaient déjà dans
Le Talentueux Mr Ripley, qui bien sûr parlait d’absolution et de purgatoire. Je crois qu’avec
Cold Mountain j’ai voulu aller vers quelque chose de plus gai, de moins claustrophobe, où je n’étais pas en train d’étudier les pires aspects de mon être, mais plutôt les meilleurs. En tout cas c’est ainsi que j’ai vécu mon Odyssée personnelle sur
Cold Mountain. Je ne sais pas de quel film vous voulez parler en particulier, mais lorsque l’on examine les effets de la guerre, on cherche forcément à montrer d’autres solutions. Et lorsque vous parlez de mon film comme « américain » je me demande s’il n’y a pas une grande ironie à cela : il y a si peu d’américains dedans !
Vous nous tendez une perche là…Lorsque l’on décide par le cinéma de représenter l’histoire, on décide de la réécrire fatalement. Ce qui est frappant dans l’introduction de votre film est que la Guerre de Sécession a toujours été décrite comme une « guerre de mouvement », alors que là il s’agit d’une « guerre de positions », plutôt comme celle de 14-18 qui aura lieu 50 ans plus tard. Etait-ce volontaire ? Si Homer dans l'Odyssée rentre de la guerre de Troie, le personnage de Jude Law rentre de la guerre de 14 ?
Minghella : C’est intéressant que vous mentionnez la première
Guerre Mondiale, car effectivement j’avoue que lorsque j’ai réfléchi sur la manière de filmer la première séquence du film, j’avais moins la guerre de Sécession en tête que celle de 14-18… Je pensais à un poème pour l’aspect graphique de la bataille, et j’avais plus celle de la Somme en tête, sur laquelle j’ai lu énormément de livre. La description de soldats qui sous le choc d’explosions avaient leurs vêtements arrachés m'avait marqué. C’est vraiment cette vision là que j’ai mis dans ma bataille. Ce n’est pas une scène d’un point de vue tactique, ma caméra n’a pas un regard objectif, au contraire, je voulais utiliser une caméra donnant un point de vue subjectif, viscéral en quelque sorte, où tout était du point de vue de soldats ordinaires pris dans des causes qu’il ignore. Je voulais faire un film où résonnent toutes les guerres, où les hommes sont envoyés sur le front sans vraiment savoir pourquoi. Comme le dit l’un des personnages du film, ce sont des hommes que l’on envoie sous un drapeau et derrière un mensonge.
Quant à L’Odyssée, j’y pensais bien d’avantage qu’au roman même de Frazier, je pensais à des textes médiévaux aussi,… Tous ces livres m’ont plus influencé que le livre, ce que la critique américaine a ressenti sans le savoir, en me reprochant mon approche de ce classique de la littérature. J’ai voulu lui offrir un traitement universel et non pas spécifique à 1831 ou 1835. Ce qui m’intéressait concernait les notions de pèlerinage, d’obstacles à surmonter. Cold Mountain est une région géographique, mais aussi spirituelle : la région du retour, celle vers laquelle on tend à aller. C’était d’ailleurs plus le centre de nos discussions entre Jude, Nicole, Renée, que des thèmes précis de la guerre de Sécession.