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Crash, L'erotisme Glacial Selon David Cronenberg [page 3]

Par - publié le 24 juillet 2008 à 10h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 16h39 - 0 commentaire(s)


Dans Crash, les personnages redécouvrent le sexe, la vie et la mort au-delà des exigences esthétiques. La mutation du corps s’accompagne nécessairement d’une mutation de l’esprit qui, par cette découverte, amène le protagoniste à ouvrir sa perception, à devenir un autre (la thématique du double et de la schizophrénie, récurrent chez Cronenberg). Ici, le cinéaste ne fait aucune distinction entre les scènes de sexe hétérosexuelles et homosexuelles, toutes excitantes au possible, parce que les personnages eux-mêmes sont devenus des écorces vides, des robots en quête de pulsions. Et surtout parce que plus rien n'a d'importance à une heure où le désir se contente de désirer. Les protagonistes baisouillent avec tout ce qui bouge et tout ce qui peut réveiller leurs pulsions parce que tout ce qui les entoure est frigide. Ils s'essayent à des expériences risquées pour raviver le désir oublié et désormais enfoui. Le leitmotiv de la cigarette, comme témoin du mal récurrent dans le film (tous les personnages développent leur névrose à partir du tabac) incarne les prémisses de la mise en danger, le désir de mort et l'excitation de l'excès qui en découle. Ainsi, Cronenberg bute ce qui pourrait s'apparenter à des clichés en détournant les fantasmes masculins (l'homme et la sacro-sainte fascination pour la voiture), en imposant les règles d'un vaudeville hardcore (l'homme, la femme et la voiture) et en auscultant la mécanique des désirs provoqués par la collision, les accrocs du quotidien ou la simple ivresse de la transgression. Le but étant de suggérer qu'il n'y a plus aucune limite.


Longtemps considéré comme glacial en raison de la mise en scène lymphatique qui laisse les personnages s'agiter dans le plan pour sonder leurs bouleversements intérieurs, Crash est en réalité un film d'un érotisme paroxystique où l'on assiste à des désirs qui luttent comme ils peuvent. D'ailleurs, l'érotisme s'exprime partout et pas uniquement dans les rapports sexuels. Dans sa cérébralité: la rigueur extrême des plans qui ne bride jamais la démence des affects. Dans des courses-poursuites sur l'autoroute où se mettre en danger pourrait bien dire s'abandonner à l'autre. Où se fracasser la gueule correspond à une nouvelle forme de jouissance sadomaso. C'est désormais le mal du nouveau siècle: les gens n'ont plus goût à rien, pas même au sperme. Comme une suite logique de Crash, Dans Ma Peau, de Marina de Van, traitait également de ce rapport au corps déchiqueté que l'on aime à dominer et triturer pour finalement l'aimer, nouer avec lui une relation exclusive. A la fin de Dans ma peau, on laissait l'héroïne repue et ensanglantée. Son corps ne faisait qu'une masse inerte incapable de se mouvoir mais il était enfin réconcilié avec celle qui essayait de le dompter.



C’est exactement la même chose dans Crash où s'exprime la même dimension morbide et romantique: à la fin, les deux personnages principaux pleurent, se consolent de ne pas avoir réussi à se tuer et ainsi atteindre l'orgasme suprême par le supplice. A travers le corps que l'on aime à torturer, à tatouer ou à scarifier parce qu'il est inféodé à l'esprit, Cronenberg adosse le sexe et la mort, l'homme et la femme, la femme et la femme, l'homme et l'homme et rattache sans ostentation aucune Crash à ses autres films où des personnages cherchaient également à mettre en scène leur propre mort pour fuir la réalité (Faux Semblants, La mouche, eXistenZ) et donner un sens à leur vie. Voilà pourquoi Crash va au-delà de l'héritage de Ballard: il touche à l'essence même du cinéma de Cronenberg. Une scène-clé: une reconstitution du crash de la Porsche de James Dean dans un petit théâtre de l'absurde composé de marginaux clandestins. Elle est représentative de cet état d'esprit où à travers une mise en scène des événements les plus authentiques, les personnages aspirent à une quête de la vérité extatique pour retrouver la saveur d'un passé révolu. C'est là qu'intervient la réelle ambition de Crash: prendre le pouls de la société actuelle entre les valeurs d'hier (le puritanisme désuet, les icônes que l'on essaye de faire vivre indéfiniment dans la mémoire collective), les restes d'aujourd'hui (le mal-être urbain et automobile qui bouffe de partout) et la peur du lendemain (l'ère du vide). Pour apprécier, il faut juste s'abandonner aux images crues. Comme les acteurs – prodigieux – s'abandonnent pour épouser les affects de leurs caractères en détresse. Leur tumulte devient le nôtre.
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