La mise en scène de Prachya Pinkaew se révèle elle aussi beaucoup moins démonstrative que dans
Ong Bak. Dans l'œuvre précédente, le réalisateur gardait presque une distance avec les combattants afin de mieux nous laisser apprécier les techniques de Muay Thaï. Dans
L'Honneur du Dragon, il est temps d'impliquer le spectateur, de le plonger au cœur de ces affrontements, de lui faire serrer les dents lorsque les os se brisent. Finis les ralentis abusifs, les plans repassés trois fois d'affilée, le montage se veut ici plus percutant, les angles de vue plus saisissants, et les bruitages sont mis à contribution pour faire ressortir pleinement l'impact de chaque coup. Il en est de même pour les éléments du décor, utilisés parfois à des fins esthétiques comme c'est le cas dans ce combat étourdissant sous la pluie avec le Capoeiriste, véritable tourbillon de corps en mouvements. Avec ses couleurs chaudes et saturées, l'image entièrement numérique de
L'Honneur du Dragon s'avère d'ailleurs plus soignée que ne l'était celle de
Ong Bak.
Le réalisateur Prachya Pinkaew s'autorise aussi quelques expériences de mise en scène fort sympathiques, parmi lesquelles la plus frappante reste le fameux plan-séquence de 3min51 qui voit Kham partir du rez-de-chaussée d'un grand escalier en colimaçon pour arriver au dernier étage d'un bâtiment. Les adversaires surgissent de partout, la caméra se place tour à tour aux côtés de Tony Jaa pour le perdre de vue ensuite, suivre la trajectoire d'adversaires balancés par-dessus bord, entrer dans une pièce, revenir dans l'escalier, suivre à nouveau Tony Jaa… Le côté jeu vidéo de la séquence est pleinement assumé, conférant une dimension carrément ludique au parcours de Kham. On retrouve ce côté jeu vidéo dans la structure extrêmement linéaire du film qui est régulièrement ponctué par les entrées en scène d'ennemis parfois très
comic-book (des catcheurs redoutables, un transsexuel armé d'un fouet...). Rien ne peut arrêter le personnage de Tony Jaa, pas même les dizaines d'hommes qui lui tombent dessus quelques minutes plus tard au cours d'une bagarre très violente qui utilise habilement le hors champ pour laisser venir ces innombrables adversaires tous de noir vêtus.
Et à côté de toute cette brutalité sauvage, cette histoire d'éléphants. S'il y a un aspect surprenant dans
L'Honneur du Dragon, c'est le contraste saisissant entre la violence du film et l'extrême naïveté du propos. Ce dernier est-il insuffisant ? Peut-être si l'on attend le chef d'œuvre ultime du cinéma d'action. Il est certain que
L'Honneur du Dragon ne se perd pas en détours scénaristiques : tout comme le personnage n'a qu'un but, retrouver ses éléphants, le film semble suivre une optique unique, celle de parvenir à son dénouement. D'autre part, il ne s'agit même plus de sauver un village entier, le but de Kham repose sur des valeurs simples. Et cette simplicité est mise en opposition avec la corruption de l'organisation cynique coupable du kidnapping, une manière d'opposer par la même occasion la ville et la campagne. Titre original du film, "Tom Yum Goong" est le nom d'un plat traditionnel thaïlandais très connu, c'est le nom du restaurant que Kham va dévaster pour retrouver ces animaux sacrés selon la culture thaïlandaise et traités ici comme du bétail. Le fait que la quête de Kham consiste à secourir des éléphants, animaux sacrés avec lequel les personnes issues de la campagne semblent familières (l'idée est venue de l'expérience de l'acteur lui-même, qui a grandi avec des éléphants), a paradoxalement une portée plus forte que s'il s'agissait de sauver une fiancée en détresse, un propos qui aurait été trop banal. La question sera de savoir si l'esprit des Occidentaux, habitués à des emballages plus sophistiqués, sera capable d'apprécier une histoire reposant sur des valeurs aussi élémentaires que le lien qui unit Kham à ses éléphants, fondée sur une quête aussi dénuée de toute justification économique. A chacun de se faire son opinion selon sa propre sensibilité.

En tous les cas, si le scénario de
L'Honneur du Dragon sera apprécié différemment selon les attentes, l'action est bel et bien au rendez-vous et tient largement ses promesses puisque les combats monumentaux surpassent de loin ceux de
Ong Bak sans les imiter. La maîtrise incontestable de la mise en scène dont fait cette fois preuve Prachya Pinkaew, révélation de
L'Honneur du Dragon, laisse présager du meilleur pour
Sword, sa prochaine collaboration avec Tony Jaa, film actuellement en production et que l'on attend non sans une certaine impatience.