Par La Rédaction - publié le 22 octobre 2007 à 05h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h56 - 0 commentaire(s)



Romain Le Vern: Ouh la la. Bon, je suis d’accord avec personne. Rafik, résumer les films de Gus Van Sant à de la flambe pour «bobo-qui-ne-connaît-rien-en-cinéma» est extraordinairement réducteur et démontre que tu as abandonné son cinéma depuis longtemps. Déjà, je perçois plus son cinéma comme celui du croisement, qui fait se rencontrer l’archaïque et le dernier cri, le très neuf et le très vieux, la croyance et le soupçon. C’est un cinéaste-peintre qui réalise l’essence d’une chose montrée avec le minimum de traits. Il ne faut pas lui reprocher de chaque fois se laisser séduire par la pose, c’est précisément là que le cliché est le plus fort, le plus proche de l’icône. Car dans tous ses films (ou presque), il part du cliché pour trouver l’icône. Quant aux emprunts au cinéma d’Alan Clarke, ils ont toujours été revendiqués. De la même façon qu’il cite Béla Tarr lorsqu’il réalise Gerry. Grâce à lui, au moins, ces deux cinéastes sont sortis de l’anonymat en France. Le titre Elephant faisait ouvertement référence au film de Clarke et à son cinéma dans un second temps. GVS, moins faux-derche que tu le penses, l’a avoué dès la présentation du film à Cannes. Non seulement dans la manière de filmer des personnages de dos mais également dans le processus de narration.


A moi de faire la morale. Dans Elephant de Clarke, cinéaste politique – et Van Sant ne s’est jamais targué d’être un cinéaste politique – on voit une succession de meurtres inexpliqués filmée en travellings ; en réalité, chaque lieu présenté reprend l’endroit réel d’une série d’assassinats commis par l’IRA dans les années 80 – tous ces crimes ayant été passés sous silence par la télévision de l’époque. Dans Elephant, de Gus Van Sant, on part du fait divers pour quelque chose d’universel: une contemplation élégiaque dans laquelle n’importe quel ado se retrouve (plans sur le ciel, solitude dans des couloirs anonymes avec sa trouille intérieure, peur de ne pas appartenir aux autres). En te lisant, j’ai la fâcheuse impression que tu stigmatises la récupération des films de GVS par une certaine intelligentsia parisienne qui, selon toi, ne comprend rien à ses films (libre à toi hein). Mais toi-même, tu nies le sens de ces expérimentations. Parce que, oui, selon moi, il y a un sens. A l’intérieur de ces «systèmes», il réfléchit au temps qui passe et aux errements de l’âme. Ça fait précieux, mais c’est comme ça. Je reste halluciné de la manière dont Last Days, dans vos réactions et ailleurs, reste extraordinairement sous-estimé. Principalement par ceux qui soi disant adorent Nirvana et qui devaient écouter ça comme on suit une mode. Dans ce film, il émane de cette déchéance humaine et artistique une telle cohérence avec le grunge, la dépression scénique. Une scène déchirante où le simili-Kurt Cobain (partir du cliché à l’icône, souvenez-vous) s’effondre devant un clip des Boys 2 Men montre à quel point le héros n’appartient pas à ce monde musical. Ailleurs, des personnages fantomatiques qui écoutent du Velvet Underground ou se contentent de regarder la dépouille qu’il est devenu peuplent sa demeure. Il sourd de là une mélancolie extrême. La même qui parcoure son cinéma depuis des lustres. Secundo, que ce soit Elephant, Gerry, My Own Private Idaho, Drugstore Cow-boy ou même ses oeuvres plus consensuelles, prétendument «détestables» et pourtant notables comme Will Hunting jusqu’au dernier Paranoid Park, il y a un vrai regard sur l’adolescence, la post-adolescence ou les adultes qui sont restés ados. Ce serait oublier au passage tout ce qu’il a fait pour John Cameron Mitchell (Shortbus), Larry Clark (Euh, Jean-Baptiste, au passage, quel est le rapport entre Paranoid Park et le cinéma de Larry Clark mis à part le fait qu’on voit des skateboarders?!) et Harmony Korine. Sans GVS, il n’y aurait pas eu de Kids, ni même de Ken Park. Donc rien que pour ça, reconnaissance éternelle.


Enfin, finissons-en là, parce que ce genre de débat est toujours un peu vain, pour son remake de Psycho, «le remake le plus atrocement laid et le plus inutile de l'Histoire des bouses». Qu’est-ce qu’il ne faut pas lire! Non pas que je porte le film dans mon cœur (loin de là), mais là encore, dans l’esprit de Gus, c’était une expérimentation pour tester la pérennité du classique de Hitchcock. Evidemment que Gus Van Sant n’a jamais voulu faire de l’ombre à Hitchcock. De la même façon qu’il n’a jamais voulu faire de l’ombre à Alan Clarke ou à Béla Tarr. Il fait juste ce qu’il veut. Et que cela vous plaise ou non, il a toujours rebondi avec talent et audace. Bref, de son cinéma, je ne regrette rien. Des regards de River Phoenix dans My own private Idaho à la tristesse de Robin Williams dans Will Hunting en passant par les cheveux de l’ange blond dans Elephant, rien du tout. Pour moi, c’est un cinoche délétère, atmosphérique, audacieux, brillant, souvent d’une tristesse à crever. Inconsolable. A part ça? Je ne lis pas Cosmo pas plus que je vais aux défilés Gucci. En même temps, ce genre de discussion est intéressant: ça rappelle juste qu’on ne vit pas sur la même planète et qu’on ne voit pas les films (et le reste) de la même façon. «Nuff said», pour coller au si merveilleux esprit «geek»…
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