1. >
  2. >
  3. >
  4. >Dossier : Bruce Labruce, Cineaste Trash [page 1]

Dossier : Bruce Labruce, Cineaste Trash [page 1]

Par - publié le 27 juillet 2008 à 18h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h18 - 0 commentaire(s)
Après avoir passé à la moulinette les clichés homos dans ses précédents longs métrages aux titres évocateurs (No Skin off my ass; Hustler White; Skin Gang), Bruce LaBruce zoome sur les babines sanguinolentes des zombies avec son dernier rejeton, Otto; or, Up with Dead People, qui propose une nouveau mélange: le fantastique et la pornographie. Le film était présenté au dernier festival de Berlin où il a généré des réactions mouvementées. Pour cet enfant terrible du cinéma de la transgression, il faut traduire cet engouement extrême comme un aboutissement.


Avez-vous déjà entendu parler de Bruce LaBruce, cinéaste qui réalise avec passion des films à petits budgets avec du sexe hardcore, de la violence frontale et du message politique, toujours à la lisière de la pornographie? Si non, alors il ne vous manque plus qu’à découvrir un univers totalement unique qui mélange les inspirations (Genet, Kern, Lunch, Anger) pour délivrer quelque chose d’intime et donc de personnel. A vrai dire, il s’agit d’un provocateur qui n’aime rien tant que tester les résistances des spectateurs et leur seuil de tolérance «gay friendly». Ses films divisent ne serait-ce qu’à la simple lecture de leurs synopsis. Et une fois le cap franchi, personne n’est à l’abri d’une surprise. Pour peu qu’on les voit dans une salle de cinéma, ses productions se risquent toujours à une controverse entre ceux qui goûtent aux provocations outrancières et ceux qui rejettent en bloc, ne voyant à l’arrivée qu’une succession paroxystique de scènes dérangeantes. A l’arrivée, pas grand monde pour célébrer ce talent singulièrement singulier. La vérité est entre les deux – à un moment donné, Bruce LaBruce a même failli perdre sa réputation en étant récupéré par une certaine intelligentsia – mais au moins, ce fossé de réactions confirme que les artistes majeurs ne sont pas ceux qui font l’unanimité. La raison pour laquelle ce cinéma-là dérange vient de ses sujets osés (l’homosexualité, traitée avec ses clichés hypertrophiés, loin de l’image policée, à l’encontre du politiquement correct) et, surtout, du caractère sacrément punk qui en émane (les provocations étant désamorcées par un humour de dernière minute). Lui-même le concède, ses films deviennent cultes des années après leur sortie mais dès qu’il s’agit d’en réaliser un nouveau, les producteurs effrayés par le scandale n’osent pas miser un kopek. LaBruce appartient au cercle – restreint – des artistes transgressifs qui adorent disséquer les tabous, les pulsions et autres obsessions inavouables de leurs contemporains. Beaucoup le connaissent uniquement pour Hustler White qui n’est pourtant pas représentatif de son art si singulier. Cette comédie romantique trash, réalisée en 1996, fut largement médiatisée grâce à la présence du bad boy Tony Ward, ancien boyfriend de Madonna, dans le rôle d’un prostitué bodybuildé qui exhibe son corps sous toutes les coutures. Mais Bruce LaBruce a commencé à faire parler de lui bien plus tôt.


Dans les années 80 par exemple où il a créé le fanzine scandaleux de l’époque: Manifeste Homocore - J.D.s, en étant associé à la dessinatrice et réalisatrice G.B. Jones. Un fanzine qui osait mélanger deux cultures a priori antinomiques (le punk et l’homosexualité) en basant son style sur le pop art américain de Warhol pour lequel Bruce a toujours voué une fascination sans borne. Cet événement relatif a marqué l’émergence du mouvement queercore dont l’artiste doit se considérer à juste titre comme le chef de file. Très vite, il monte un groupe punk mais se révèle confronté à une forte homophobie. Cela l’a tellement marqué qu’il a réalisé un film dessus (Slam en 1992). Auparavant, il a saisi la caméra Super 8 qui traînait lorsqu’il essayait d’imiter Warhol, s’est acoquiné avec Richard Kern (qui jouera dans Super 8½) et lancé dans la réalisation de courts-métrages où porno et homo faisaient bon ménage. Au début des années 90, il signe un premier long métrage extrêmement troublant intitulé No Skin Off My Ass. Tourné avec des moyens dérisoires, le résultat s’impose pourtant aujourd’hui comme l’un des parangons de la mouvance queer. Sans doute parce que l’histoire traduit des fantasmes que pas grand monde jusque là (sauf peut-être des raretés comme Jean Genet, Paul Morrissey et Kenneth Anger) avait osé filmer de cette manière. LaBruce suit un skinhead qui ne sait plus très bien s’il doit se laisser aller à la tentation homo ou au contraire préserver son image de skin hétéro pur et dur. Il est transfiguré à travers le regard d'un coiffeur efféminé (Bruce LaBruce himself) éperdu de désir et peut-être d'amour.


Tout en fustigeant une cible (le néo-nazisme), Bruce explore son propre fantasme: imaginer que sous un homme viril prolétaire se cache un homo refoulé. Imaginer que tous les hommes sont finalement baisables parce que mal baisés. Ce fantasme envers ce que l’on n’est pas et que l’on aimerait posséder, cette attirance pour le danger qui pousse un homme dans ses ultimes retranchements, cette impuissance à ne pas ressembler à celui que l’on aime. Bruce La Bruce les communique mieux que quiconque en se donnant courageusement le rôle principal, en se mettant à nu au propre comme au figuré, en adoptant une posture masochiste. Ceux qui ne partagent pas ses fantasmes ne sont pas exclus. Puisque le cinéaste les invite à rire de sa dérision, de son narcissisme revendiqué et au final de cette capacité à construire des histoires avec la même naïveté que dans une comédie romantique (ce que l’on retrouvera dans beaucoup de ses films suivants où la crudité des scènes est parfois tempérée par un aspect cucu charmant). Mais ce qui est beau avec lui, c’est qu’il ne triche jamais avec ses sentiments et tord le cou à tout ce qui ressemble aux horribles normes. A l'époque, grâce à cet objet très spécial, certains voyaient en lui le nouveau Jean Genet. On connaît pire comparaison.


Vos réactions


logAudience