Avec le second volet, It’s fine, Everything is fine, objet plus linéaire et moins ostensiblement ancré dans les expérimentations malades que What is it?, Crispin Glover change de registre. En apparence, le titre s’impose comme une référence immédiate à la chanson d’Eraserhead entonnée par la «dame au radiateur». Il n’y a rien de honteux à revendiquer aussi ouvertement sa fascination pour ce film: Stanley Kubrick était tellement absorbé par Eraserhead qu’avant le tournage de Shining, il a forcé toute son équipe à le regarder pour être imprégné de son atmosphère de malaise.

Mais loin de se résumer à un épigone des meilleurs films de Lynch, It’s fine, everything is fine épouse le vécu de Steven C. Stewart qui a écrit le scénario en s’inspirant des années de lycée. Un temps où il fantasmait sur les «Cherry blossom girls», ces filles aux cheveux longs, sans pouvoir en profiter. A l’écran, il joue le rôle principal d’un tueur en série insoupçonnable qui prend son pied en touchant les cheveux des filles qu’il assassine. Un retournement de situation final vient complexifier l’écheveau.
Le film démarre bizarrement. Comme un vaudeville où une femme meurtrie et divorcée (Margit Carstensen, actrice vue chez Fassbinder dans les années 70) se lance à la recherche du grand amour et se lie d’amitié avec Steven C. Stewart. Jusqu’à ce que ce dernier, trop longtemps frustré, assassine sa fille. Après une première partie linéaire, la suite fonctionne de manière absurde et rivalise d’idées et d’intuitions (les deux appartements séparés par un couloir, le jeu sur les couleurs) en suivant l’odyssée sanglante de Steven C. Stewart en criminel sexuel. La frontalité et la radicalité de l’exercice n’hésitent pas à en passer par le gag, le discret burlesque des postures, ni même par les éclairs de provocation (une scène de sexe non simulée). Dans un rôle de père de famille, on retrouve Bruce, le frère de Crispin Glover (la ressemblance physique ajoute à la déroute). En restant derrière la caméra, Glover explore les fantasmes comme des projections mentales et donne la possibilité à un handicapé de concrétiser des fantasmes via le cinéma et les pulsions voluptueuses qu’il provoque. It’s fine, everything is fine est sublime, rutilant comme un cauchemar Lynchien au pays d’Edward Hopper avec la séduction plastique, la beauté de surface et le syndrome Blue Velvet afférent (laideur cachée des beaux, beauté insoupçonné des moches, mélange de la beauté et de la monstruosité, miasmes pathologiques).

On prend les paris? It’s mine, le troisième opus de la trilogie, sera présenté cette année au prochain festival de Sitges. L’événement risque d’être de taille, d’autant que Crispin Glover joue la cohérence, rien que dans l’assemblage des titres («What is it? It’s fine, Everything is fine, it’s mine», littéralement traduisible par «Qu’est-ce que c’est? Ça va, tout va bien, c’est à moi»). Ce n’est pas un hasard s’il surnomme sa trilogie: la "it trilogy". Le scénario est encore une fois signé par Steven C. Stewart – il a commencé à l’écrire dans les années 70. Ce devrait être un parfait prolongement de la réflexion proposée dans It’s fine, everything is fine. A savoir montrer que les handicapés sont des êtres humains comme les autres. Glover prévient cependant que It's Mine sera encore plus sexuel et dérangeant que les autres volets de la trilogie qui allaient déjà très loin dans la représentation du sexe à l’écran. Pour lui, ce sera surtout une manière de donner un sens aux deux précédents films aussi sauvages qu'éblouissants.

