QUETE IDENTITAIRE
Les personnages des
Promesses de l’ombre cherchent leur propre identité. A regarder tous les autres Cronenberg, cette quête n’est pas neuve. Souvent, ses personnages se cherchent non sans frayeurs. La frontière ténue entre le réel et le virtuel / rêve créé de sérieux problèmes (voir
Le festin nu qui contient néanmoins davantage d’images issues des hallucinations du héros que de la réalité). Dans
Spider, le personnage principal fantomatique et transparent (voir la scène - hallucinante - où il descend du train sur un quai de gare après que tous les voyageurs soient descendus) part également à la recherche de son passé, d’un traumatisme obscur. Dans le même film, Miranda Richardson incarne à la fois trois personnages différents: la logeuse de Spider adulte, une prostituée lorsqu'il est enfant et sa propre mère. Dans
La mouche, le protagoniste pense se découvrir alors que son Adn est mélangée à celui d’une mouche. Dans
Rage, une femme qui mue en vampire essaye de se convaincre qu’elle est toujours elle-même alors qu’elle devient quelqu’un d’autre. Dans
eXistenZ, les personnages quittent leurs enveloppes corporelles, deviennent désincarnés voire malléables comme des héros de jeux vidéos et cherchent à creuser un mystère existentiel (cogito descartiens: qui suis-je?), ce qui amène au dénouement abrupt et imparfait (sommes-nous toujours dans le jeu?). Il y est question d’incarnation, de la capacité d’un esprit à hanter une écorce vide. Cela se traduit d’ailleurs chez Cronenberg par le thème du double et donc de la schizophrénie (c’est Spider qui voit un même visage sur trois femmes différentes). Dans
Les promesses de l’ombre, autre quête: celle du passé. Comme si au lieu de subir les événements et donc une mutation, les personnages faisaient demi-tour pour fouiller ce qui leur a toujours manqué.
PERSONNAGES ARCHETYPAUX ET MYTHIQUES
Certains Cronenberg sortent tout droit d'un cliché fantastique. Pour preuve, bon nombre de ses personnages ressemblent plus ou moins à des Frankenstein qui ne maîtrisent pas les conséquences de leurs découvertes. Dans
Videodrome, un personnage pirate des chaînes de télévision dans un laboratoire clandestin. Dans
Scanners, lesdits scanners sont testés dans une usine désaffectée. Dans
La Mouche, Goldblum expérimente dans un laboratoire. Idem dans
Le Festin Nu ou
eXistenZ. Au-delà de ces connotations fantastiques, le personnage de
Dead Zone sème la mort sur son passage et est en cela assimilable au mythe de Cassandre. Ses pouvoirs surnaturels sont des dons et sa fin est celle d’un martyr. Dans
eXistenZ, Allegra (Jennifer Jason Leigh) peut être considérée comme une déesse. Dans
Les promesses de l'ombre, petit monde hiérarchisé des gangsters, les personnages - transfigurés - semblent appartenir à une tragédie Shakesparienne: deux clans familiaux de la même origine, deux personnages amoureux qui ne peuvent pas s'aimer, désirs incestueux, festins gores. La richesse du film provient justement de cette caractérisation excessive. Si par exemple Naomi Watts conduit une moto de grosse cylindrée, c'est uniquement pour révéler sa force de caractère. Lorsque Cassel regarde une gamine avec une tendresse inattendue, c'est pour amplifier sa faiblesse. Tout fonctionne sur l'idée du contraste et de l'inattendu. Cronenberg joue de cette ambiguïté avec maestria. La noirceur totale de ses
Promesses de l'ombre fustige toute forme de complaisance et assure la cohérence d’un film qui ne triche jamais. Ni avec la violence, aux antipodes des surenchères esthétisantes. Ni avec ses personnages, dont les actes correspondent à une éprouvante logique. Ni, surtout, avec les codes de la tragédie qui permettent à l’histoire de dépasser son contexte communautaire pour atteindre une dimension universelle. Chez lui, la violence n’est pas le but mais le moyen. Loin de l’édification, l’ambiguïté, comme il se doit, règne en maître et donne aux personnages une rare profondeur psychologique. Ce que fait le film: rendre ses personnages inscrits dans la mythologie à la vie. L’impression, avec tout ça, que Cronenberg parle aussi en adulte de manière directe et simple. Des larmes, mais aussi du désir, de la compassion, un morceau du monde arraché au ténèbres. C'est donc ça:
Les promesses de l'ombre est un film que l'on aime comme un disque, condamné à repasser en boucle.