Chantre de la rigueur spartiate des plans, maître de plans-séquences contemplatifs où les personnages se consument de désir, Antonioni n’a pas son pareil pour plonger des individus dans des univers sensuels et étranges où tout est affaire de sentiments infinitésimaux, de détails a priori anodins, de tohu-bohu intérieurs. Pour ceux qui désirent succomber aux délices métaphysiques de ce cinéaste trop souvent taxé d’anathèmes sots (intellectualisme branchouille, entre autres) et découvrir ces élixirs qui posent de vraies questions sur ce que nous sommes, n’hésitez pas, l’occasion est trop rare et surtout trop bonne. Portrait du cinéaste à travers quatre de ses oeuvres, enfin disponibles en dvd:
Chronique d'un amour, Le désert rouge, La dame sans Camélias (réunis dans un coffret chez Carlotta) et
Profession Reporter.

Les éditions DVD sorties chez Carlotta
Profession Reporter chez ColumbiaCertainement l'oeuvre charnière d'Antonioni, peut-être même le film-somme d'un Antonioni sans doute arrivé au bout de son art et sa réflexion sur la vie,
Le désert rouge constitue l’un des sommets du réalisateur dont on n’a pas fini d’épuiser les beautés, qui plonge dans les dysfonctionnements d’un couple en crise: une femme (sublime Monica Vitti), mariée à un industriel et mère d'un petit garçon, est sujette à de fréquentes crises d'angoisse. Elle erre dans la triste banlieue industrielle de Ravenne tout en essayant de donner sens au monde qui l'entoure. Elle recherche le réconfort auprès d’un ami de son mari venu recruter de la main d'oeuvre pour fonder une usine en Patagonie. Mais celui-ci se révèlera également incapable de la comprendre et elle retournera à ses interrogations sans réponse. Accessoirement, on retrouve ici toutes les obsessions souterraines du cinéaste italien, alors au sommet de son art: l’incapacité de communiquer ce que l’on pense ou ce que l’on ressent, le malaise indicible, le sens de la vie, le mystère du désir féminin, le néant existentiel, la misère affective et sexuelle. Des cinéastes comme Kurosawa, Tsai-Ming Liang et Bruno Dumont ont été inspirés de s'en inspirer..

Profession Reporter, dernier volet d’une trilogie anglo-saxonne après les mirifiques
Blow Up et
Zabriskie Point, raconte l’histoire de David Locke qui tente d’échapper à sa propre existence en prenant l’identité de David Robertson, décédé d’une attaque cardiaque dans la chambre voisine de la sienne et qui se révélera être marchand d’armes. Récit à suspense qu’une constante tension habite, ce film est le portrait d’un journaliste qui enquête en Afrique à des fins documentaires mais aussi d’un homme usé par sa vie qui va tout quitter pour suivre la piste de l’inconnu Robertson, son presque sosie, dont il a endossé l’identité et qu’il fera passer pour lui en découvrant son corps sans vie. Occasion d’un incroyable voyage qui va conduire Jack Nicholson dans le rôle du duplice David en Afrique et aux quatre coins de l’Europe, Profession Reporter se présente comme une intrigue noire faite d’atermoiements, de découvertes, de fuites et décline en filigrane une perçante et lancinante réflexion sur l’existence, le réel et la difficulté de vivre et de ne pouvoir rien y changer en dépit d’une identité autre.