LES LIENS DEFAITSQu’il le nie ou pas, son avant-dernier film
Le temps qui reste est une version longue de
La petite mort, son meilleur court-métrage où le spectateur sent que le réalisateur se confie de manière incroyablement pudique et sincère, sans artifices, sans chichis, sans débordements. Dans les deux films, un jeune homme homo d’environ trente ans passionné par la photographie a de sérieux problèmes relationnels avec son paternel et exprime la même détestation de soi : cela se traduit par la soif de provocation chez l’un (
La petite mort) ; le cynisme chez l’autre (
Le temps qui reste). La mort accélère les réconciliations tardives. De là à dire qu’il y a du Ozon dans ces deux personnages ne serait pas réducteur mais le cinéaste s’est toujours défendu d’être en mauvais termes avec ses parents. Ironiquement, il souligne d’ailleurs que ces derniers se réjouissent que leur fils crache sa haine sur la pelloche.
L’autre sujet qui l’obsède reste les affres de la création, la peur de ne pas savoir se renouveler. Ceci expliquant une telle boulimie de travail : si Ozon cumule les bobines, ce n’est pas par carriérisme mais peut-être par peur de ne pas – ou de ne plus – être aimé. L’angoisse ne vient pas de
Angel et son schéma de grandeur et de décadence. A l'époque déjà de
Sitcom, la peur de passer au long-métrage le terrifie : ses courts dépassaient rarement 60 minutes (seul
Regarde la mer était un moyen-métrage). Au moment de l'écriture, il avait même pensé fragmenter son récit en chapitres comme pour se rassurer et donner l'impression de plusieurs saynètes qui se suivent les unes aux autres. Mais il abandonne l'idée. Son premier long-métrage sera
Sitcom et non pas
Les amants criminels, le sujet trop noir ayant rebuté le CNC.
Sous le sable sera la vraie reconnaissance publique et critique avec le sublime revival de Charlotte Rampling, parfaite dans l’atmosphère étrange du jeune brûlot.
Huit Femmes sera son gros succès populaire (3,7 millions d'entrées en salles) mais une absence de reconnaissance dans le milieu franco-français (aucune récompense à la cérémonie des César). Ozon se retrouve marginal dans un système qui attend désormais de lui des œuvres plus mainstream. Les jeunes gens maquillés comme des voitures volées qui dansent sur du Tony Holyday ne l'intéressent pas.
Swimming Pool sera le fascinant gouffre artistique qui obligera le cinéaste à se remettre en question. Le cinéaste retrouve Charlotte Rampling en auteur anglais de polars à succès auquel Ozon dit beaucoup s’identifier. Pas étonnant : la romancière veut arrêter d’écrire la même rengaine, souhaite innover et s’aventurer dans les méandres de son inspiration renouvelée. La présence d’une fille fantasmée (Ludivine Sagnier), miss provoc hédoniste, dans une villa du Lubéron viendra secouer ses habitudes stylistiques et renouveler sa grammaire littéraire. Impossible de ne pas voir dans la relation de l’éditeur (Charles Dance) et l’écrivaine (Charlotte Rampling) celle unissant Fidélité Productions à François Ozon. On peut par ailleurs arguer que le cinéaste a dû trouver un écho dans ce que vit Sarah Morton, en panne sèche d'inspiration et d'idées neuves. Cela traduit-il l'angoisse d'Ozon de se cantonner dans un unique registre ? Doit-on voir en les peurs de Sarah, celles du cinéaste ?
Dans
Angel, objet tout autant ludique que cérébral, il poursuit ces réflexions que d’aucuns risquent de percevoir comme égocentriques en se mettant à la place d’une jeune femme au talent assuré qui depuis ses débuts a été la proie des brimades et des jalousies ordinaires et qui, aveuglée par la soudaine célébrité, semble être passée à côté de sa vie. Du moins, de l’essentiel. Ozon se confierait-il dans l'un de ses films les plus personnels ? Rien n'est moins sûr. L'un de ses plus beaux ? Peut-être.