Par - publié le 17 septembre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h23 - 0 commentaire(s)

Avant La pianiste, Michael Haneke a mis sur pied une trilogie baptisée «La Guerre Civile». Qui cherchait à montrer comment une violence inhumaine peut pénétrer dans notre monde civilisé. En réalité, ce thème de prédilection sera récurent dans l'univers d'Haneke jusque dans Le Temps du Loup où une famille doit soudainement faire face à une sorte de fin du monde et le dernier Caché où un présentateur télé est menacé par d'étranges vidéos anonymes. Tous les films de cette trilogie ont été inspirés de fait-divers. Par exemple, dans Le Septième Continent, une famille autrichienne et bourgeoise rompt tout lien avec l'extérieur et se tue à petit feu. Cette idée d'espace confinée sera également répétée comme une obsession par le cinéaste en donnant ainsi une impression de claustrophobie suffocante à chacun de ses films (le hangar désaffecté dans Le temps du loup; la maison de campagne dans Funny Games; la rame de métro dans Code Inconnu; l'appartement dans La Pianiste, la télévision dans Caché…). Dans 71 Fragments d'une Chronologie du Hasard, qui emprunte la forme éclatée de la fresque plurielle, reprise plus tard dans Code Inconnu, Haneke additionne des pans de vie qui, assemblés, amènent à comprendre les raisons du meurtre d'un étudiant. Haneke appliquait la technique du battement d'ailes du papillon et de la théorie du chaos (tous les événements ont un lien intrinsèque entre eux). Mais c'est avec Benny's Video, le second volet de la trilogie que le maître de l'angoisse maladive frappe fort. Un adolescent en perte de repères assassine une camarade de classe dont il est secrètement amoureux, avec un pistolet servant à abattre les cochons. C'est une référence à la première scène du film montrant l'agonie ignoble d'un cochon à la télévision. L'ado, incarné par l'acteur Arno Frisch, figure Haneckienne par excellence, qu'on retrouvera plus tard en psychopathe obséquieux dans Funny Games, filme la scène avec sa petite caméra et montre le carnage aux parents qui décident d'instinct d'aider leur fils et de cacher le corps. Le fils les filme en train de maquiller le meurtre et les dénonce aux flics. La société (et tout ce qu'elle comporte) a corrompu des enfants qui n'hésitent pas à faire preuve de cruauté envers ceux qui les ont mis au monde. La thèse peut sembler simpliste, et pourtant Haneke l'illustre dans son film avec froideur. Une froideur lui permettant de fuir comme la peste toute forme de complaisance.


Le Temps du Loup, projet de longue date ressorti après le 11 septembre, n'arrange rien à l'affaire. Par son pessimiste, il contamine le spectateur sur sa vision de la vie et renvoie ses élans philohumanistes à son café de commerce. Tel quel, c'est un film de science-fiction lorgnant vers le cinéma de Tarkovski (Le Sacrifice en particulier) qui montre comment des gens vont tenter de résister à une pénurie étrange. Petit à petit, par leur manque d'humanité et parce que les instincts primitifs ont pris le dessus, ils vont finir par se détruire entre eux comme dans Le Septième Continent. L'introduction brute, violente et simple, met à rude épreuve une famille venue tranquillement passer des vacances. La situation rappelle celle de Funny Games, où des gens, arrivés dans leur maison de campagne, se retrouvent nez à nez avec de dangereux psychopathes aux gants blancs qui font une fixation nerveuse sur les œufs. Toute la tension du film se retrouve concentrée dans cet instantané qui pose directement les thèmes du film: l'incapacité de communiquer et l'impossibilité de s'entraider à n'importe quelle époque. La première partie du film montre l'errance de trois membres d'une famille qui tente de survivre et de s'aimer alors que le monde autour d'eux s'écroule. Et d'un coup, c'est le film qui passe d'un état à l'autre. Ça n'en est pas pour autant moins violent. Cette démocratisation sociale (la famille - ou ce qu'il en reste - doit se rassembler avec d'autres gens qui ne partagent pas le même niveau de classe, ni la même langue) est parfaitement montrée lors d'une scène où ce qui reste de la famille rejoint le groupe. La mère (Isabelle Huppert, courageuse) esquisse un sourire et se trouve sans réponses. Désarmée, elle cherche vainement à se faire comprendre auprès de personnes tout aussi désarmées qu'elle face à cette situation. Mais la collectivité a pris le pas sur l'individualisme et la propriété privée. C'est la perte de soi, de l'individu, des repères, de tout. Les passages pendant lesquels les étrangers parlent dans leur langue d'origine ne sont pas sous-titrés. Ce choix pourrait exclure le spectateur. En réalité, même si nous ne comprenons pas ce qu'ils disent, l'intensité de leurs actes est telle qu'on n'a pas besoin de traduction. Tout est sur l'écran. Lors d'une séquence bouleversante, la famille se retrouve face aux cambrioleurs de la scène initiale. A cet instant, leur rage est communicative pour le spectateur qui a participé au drame mais elle reste incompréhensible pour les gens autour qui assistent à cet assaut de colère. Ils doivent rester impartiaux pour préserver la paix au sein de la communauté et parce qu'ils ne savent pas qui des deux groupes racontent la vérité. Un peu comme Lars Von Trier et son Dogville, Haneke peint dans un espace confiné la vie extrême et rude à travers un échantillon d'êtres humains représentatifs de notre société. Tous les gens regroupés dans cet enfer clos, en attente d'un train salvateur qui ne viendra peut-être jamais, tombent le masque des apparences et cèdent à leurs pulsions les plus basses. La couardise, la lâcheté, le racisme, la jalousie, la pingrerie, l'absence de compassion et de solidarité (un homme refuse d'aider un enfant qui est sur le point de mourir) les accusations sans preuve... Tout y passe. Et paradoxalement, se cachent sous ces immondices et cette ambiance mortifère et révoltante des bribes d'humanité que le cinéaste enregistre discrètement: un rire, une larme, une chanson qui tente de faire vaciller, de rassurer. Trop tard: le quotidien exécrable a déjà anesthésié la raison de gens comme vous et moi. C'est d'autant plus insupportable que cette réalité est vue des yeux d'un enfant qui se trouve face à un portrait terrifiant de l'humanité. Une scène magnifique qui montre ce même enfant sur les rails d'un train nu face au feu évoque le final du Sacrifice d'Andrei Tarkovski (86). On retrouve un peu cette même démarche et ce sens de l'abnégation chez cet Ivan Tarkovskien. Et devant tant de méchanceté contenue, ses pleurs sont les nôtres. On peut tout reprocher à ce film, mais il faut être insensible pour nier la violence qui s'en dégage. Après Le Temps du Loup, Caché se veut plus ouvert, se rapproche d'une expérience cinématographique tripale qui témoigne une peur. Celle qu'une réalité a priori fictive ne rejoigne la nôtre. Haneke ou quand le cinéma donne l'impression de mettre les deux doigts dans une prise…

FUNNY GAMES: ORIGIN OF SIMETRY
Funny Games a marqué un tournant décisif dans la carrière du cinéaste. Malgré des traces incontestables d'ironie (les deux tueurs se disputent comme des gamins), l'ensemble ne prête jamais à l'euphorie. Pour preuve, cette scène où après avoir tué l'enfant du couple, les deux tueurs quittent la maison en laissant les parents saucissonnés. Un long plan-séquence montre les deux membres restants de la famille qui tentent de retrouvrer leurs esprits et de faire face à la réalité. Le père, tellement honteux de ne pas avoir pu sauver son fils et écoeuré par l'horreur qu'il vient de vivre, laisse éclater sa rage longtemps contenue. Les fans de films d'horreur s'en prennent plein de la gueule. De tout. De leur envie de surenchère, de souffrance ostentatoire. Regardez donc ce que vos héros (le meurtrier lance des clins d'œil aux spectateurs, comme si nous étions dans son camp) ont fait à ces gens. Ça vous révolte? C'est de votre faute. Le spectateur est le seul coupable. Wim Wenders, le réalisateur des Ailes du Désir, n'est d'ailleurs pas resté jusqu'à la fin lorsqu'il a vu le film. En quittant la salle, il avait, selon ses termes, échappé au piège tendu par Haneke. Certains subterfuges peuvent faire croire à une mélioration (la télécommande, le fusil – à deux reprises –, le couteau dans le bateau). Mais regarder Funny Games revient un peu à mettre des souris dans une boîte et les tuer froidement les unes après les autres en disposant cependant à côté d'elles des armes, des moyens de se sauver. Sauf qu'au moment où elles y accèdent ou les attrapent, on les retire. Sadiquement. Funny Games se focalise sur les souffrances (les bourreaux se veulent souvent hors-champ). Haneke a frappé très fort et aucun film depuis n'a pu atteindre cette puissance paroxystique (cherchez, vous ne trouverez pas). Son cinéma, sans distance, rude, sec, pointu et dépourvu de diktats du cinéma commercial (satisfaire le public, être consensuel), ne ressemble malgré les héritages (Tarkovski, Bresson, Bergman) qu'à du Haneke. Le remake US de Funny Games n'appartiendra donc qu'à Haneke et constitue une opportunité pour enfoncer une seconde fois le clou du spectaculaire.
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