Enfant chéri de la culture pop des années 90, Harmony Korine est un cinéaste insaisissable. Son premier long métrage
Gummo a fait l’effet d’une bombe dans le cinéma indépendant US. Cette balade étrange et mortifère dans un univers sinistré qui célèbre la poésie glauque révèle les multiples influences d’un cinéaste malin (Cassavetes, Godard, Derek Jarman et bien sûr, Larry Clark). Alors seulement âgé de 23 ans, le cinéaste confirmait une sensibilité brute d’écorché vif révélée par le script de
Kids. Huit ans après, Korine revient avec
Mister Lonely, une comédie étonnamment light qui sous son apparence frivole n’en demeure pas une sincère quoique bancale célébration des freaks et des marginaux.
LE CHOC GUMMOSi Tod Browning avait dû réaliser
Freaks aujourd’hui, il aurait certainement exécuté un film semblable à
Gummo, uppercut qui tranche dans le lard d’une production standardisée. L’action se situe dans un bled paumé de l’Ohio où les habitants ne se sont jamais remis d’un ouragan dans les années 70. Depuis, plus rien ne s`y passe. Salomon, narrateur sans espoir, et son ami flânent dans les rues afin de tuer leur inconsolable ennui. A travers leurs errances, ils croisent des individus en proie au même mal-être. Un synopsis qui sur le papier évoque quelques grands films sur des individus perdus dans le tumulte de l’existence (on s’évoque rapidement le
Cyclo de Trah Anh Hung). A l’écran, la puissance élégiaque hache menu les références et zigouille les présupposés critiques. Korine s’attache à son sujet de prédilection: les ados qui tels des âmes paumées errent, sniffent de la colle, se consument progressivement, n’hésitent pas à massacrer des chats, gèrent des trafics crapoteux.
Scénariste émérite de
Kids et de
Ken Park, Korine s’est fait une spécialité dans la représentation d’adolescents qui donnent l’impression d’avoir déjà tout vécu (ou plutôt d'être déjà dégoûtés avant d’avoir vécu). Avant d’être le portrait d’une poignée de laissés-pour-compte dans une Amérique dévastée, le constat paraît éminemment personnel. En réalité, ce sont les angoisses de Korine qui s’expriment ici : la difficulté d’être marginal ou simplement différent dans un monde dénué de fantaisie comme d’espoir. C’est l’ado qui a du mal à entrer dans le moule uniforme qui cause et hurle son désespoir à l’écran. Au constat rude et vériste, le cinéaste propose l’alternative de visions surréalistes (les oreilles de lapin, les spaghettis bolognaises bouffées dans le bain) qui ne viennent aucunement amoindrir la force des images mais au contraire les amplifier. Quelque part entre le documentaire (présentation de personnages qui s’adressent à la caméra), la photographie (beaux plans) et la fiction (situations zinzins), il utilise tous les supports possibles (recours à la vidéo pour filmer une catastrophe naturelle). Il ne se passe pour ainsi dire rien mais c’est ce vide existentiel qui nourrit la texture du récit. Tous les personnages possèdent des désirs et des vies schizophrènes, comme cet adolescent qui se travestit en secret. D’où le choix de Korine d’imposer des ruptures de ton et un brouillage dans le temps du récit. Et, surtout, de fragmenter le film en deux sans tomber dans la dichotome bassement binaire: d’un côté, la réalité insoutenable; de l’autre, un univers foisonnant et fantasmé. D’un côté, on passe
Like a prayer de Madonna; de l’autre, du punk et du death metal. D’où des envolées lyriques inattendues et des scènes dont le réalisme happe. D’où le thème souterrain à toutes ces histoires qui ne confinent pas à l’anecdote: la quête de la suprême différence chez autrui pour prouver qu’on existe.

Alors, oui, le film ne raconte a priori rien d’un point de vue dramaturgique et ressemble à un assemblage décousu de saynètes (comme tonton Cassavetes, Korine a donné une grande importance à l’improvisation et laissé les acteurs donner corps et personnalité aux personnages qu’ils incarnaient). Ce qui peut se traduire par une décontenance légitime. Mais sous son apparence chaotique (et si séduisante), il en dit long sur le dynamitage des conventions narratives. La structure sciemment disparate amplifie une poésie visuelle à fleur de peau où chaque personnage devient un poème à lui seul avec son lot de souffrances et de singularités. Celui incarné par Chloé Sevigny (copine de Harmony Korine à l’époque qui s’est également occupée des costumes) donne l’impression de sortir d’un film de John Waters. Korine regarde des mômes désenchantés sans céder au sentimentalisme geignard, en cherchant l’humour qui sera la politesse puis l’ironie du désespoir. Si le trait peut paraître appuyé, c’est pour mieux emmener le spectateur dans une sarabande tordante, terrifiante, ivre et entêtante. Tout n’est peut-être pas réussi mais ce sont les défauts les plus paradoxaux (peut-être plus gênants dans son second
Julien Donkey-Boy, exercice de style anodin mais séduisant réalisé deux ans plus tard) qui nourrissent l’énergie de cet étrange précipité nihiliste, formidablement photographié par le regretté Jean-Yves Escoffier (qui a beaucoup bossé avec Léos Carax). C’est assurément l’un des films les plus libres, dans le sens rebelle et offensif, que l’on ait vu ces dix dernières années. Werner Herzog et Gus Van Sant ont adoré. Nous aussi.