Le Film noir, une définitionQu’est ce que le film noir ? Si l’on reprend dans une acception large, la définition de Patrick Brion développée dans ses ouvrages, on s’aperçoit que sous ce terme générique, ce sont l’ensemble des films hollywoodiens ou non qui se réclament d’une morale tragique qui écrasera le plus souvent ses personnages sous le destin insurmontable d’une fin dramatique. S’ouvrant par exemple avec
M le Maudit en Allemagne et pouvant rassembler des films aussi différents que
Bob le flambeur de Melville ou Hana-bi de Takeshi Kitano, le genre qu’est le film noir s’insinue et prospère à la lisière du policier, du film de mœurs et du mélodrame en conduisant des récits où ses protagonistes sont le plus souvent objets de leur propre destinée et finissent malgré leur efforts par péniblement y succomber. Dès lors, il convient de prêter attention à l’histoire du genre et à en ressortir quelques films marquants et le plus souvent, d’indéniables réussites cinématographiques.
Les Amants de la nuit de Nicolas Ray – 1949
Prototype parfait du film noir,
Les Amants de la Nuit est au cinéma ce que fut
L’attrape-cœurs de J.D.Salinger pour la Littérature, un classique indémodable et toujours aussi puissant sur la jeunesse et ses vicissitudes dans une Amérique interlope et désespérée. Précurseur de
Bonnie and Clyde et de
la Balade Sauvage, ce film qui relate l’évasion puis la tentative de rédemption du jeune Bowie nous raconte le périple amoureux d’un couple traqué. Deux adolescents traversent ainsi les Etats-Unis à la recherche de la paix et du bonheur afin d’élever l’enfant que porte Keechie. Mais comme dans tout film noir, la fin souvent désespérante fait intervenir avec brutalité et frontalité, le principe de réalité. Et c’est trahi puis débusqué que dans le sang du drame, se clôt cette folle échappée. Portée de tout son long par la sincérité et la naïveté qu’une vie nouvelle est possible pour les plus désargentés, l’histoire de ces abîmés de l’American Way of life est emblématique d’une exclusion rampante et d’un destin qui serait déjà écrit. Avec ce film servi par un sens du cadrage remarquable et un noir et blanc sublimes,
Les Amants de la nuit s’impose comme l’un des films les plus bouleversants qui soit. Modèle pour Truffaut et Godard qui le tenaient en haute estime, Nicolas Ray a réussi avec ce métrage pourtant vieux de presque soixante ans à mettre sur pellicule, le déchirement et l’extrême profondeur d’une peine irrépressible. En un mot,
Les Amants de la Nuit reste une merveille absolue qu’il faut revoir.
Laura d’Otto Preminger - 1944
Première réalisation de Preminger rassemblant Dana Andrews et la sublimissime Gene Tierney,
Laura est l’occasion d’une histoire passionnelle d’exception sur fond d’enquête et de dissimulation. Film éblouissant s’il en est, caractéristique de ce que le genre a produit de meilleur, ce film qui précède
Mark Dixon détective est un modèle d’économie et de précision. Racontant la mort supposée de Laura Hunt et l’enquête qui s’en suit, peu à peu
Laura découvre le visage caché de cette jeune femme brillante qui aura su s’élever au mérite de ses seuls talents tout en s’unissant aux hommes les plus puissants, sans toutefois perdre sa liberté. Film machiavélique que termine un twist attendu, cette réussite signée par l’auteur de
Saint Jeanne ose derrière les trajectoires des êtres qu’il dévoile avec une certaine théâtralité, exprimer la force d’une passion destructrice. Passion qui portera jusqu’à la tentative de supprimer l’objet de sa sublime affection. En somme,
Laura est ce film magnifique que pressentait déjà un casting étincelant. Faisant date dans l’histoire du film noir en tant que construction dévorante d’une obsession tragique, ce métrage d’Otto Preminger a mérité d’être considéré comme l’un des chefs d’œuvres du genre.