Par - publié le 03 octobre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h38 - 0 commentaire(s)

L’INFERNO (Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe De Liguoro)
Premier long métrage du cinéma italien, L'inferno, est une adaptation chtonienne et impressionnante du poème de Dante. Pour se rendre du purgatoire au paradis, Dante est mené par le poète Virgile dans le monde souterrain et explore les neuf cercles de l’Enfer. Sur le chemin de la rédemption, il rencontre de vieux amis et des ennemis oubliés, qui furent parfois victimes de ses choix, et fait face ainsi à son passé. Poursuivi par des démons ou des anges rayonnants, Dante devra poursuivre sa route jusqu’à Lucifer… Des choses frappent dans ce film terrassant dont le tournage s'est étendu sur plus de trois ans: 1) la direction d'acteurs : nullement approximative et impressionnante pour l'époque - les trois cinéastes italiens ont dû gérer plus de 150 figurants de ce projet mégalomane et Babylonien; 2) l'érudition, ou l'exigeance de construire un divertissement intelligent avec des références picturales précises (cela s'étend de Sandro Botticelli à Jan Van Der Straet en passant par Goya); 3) la compréhension absolue de l'oeuvre de Dante puisque le film qui se veut une adaptation très libre est la transposition visuelle rêvée d'un poème de Dante avec la même propension à conférer des visions hallucinées et hallucinatoires, accentuées par un jeu novateur de surimpressions.


FANDO Y LIS (Alejandro Jodorowsky)
Réalisé en 1968, Fando y lis, volcan pantomime à la fois métaphorique, symbolique, métonymique et ésotérique, est son premier long métrage et surtout l’adaptation d’une pièce de théâtre de Fernando Arabal. C’est grâce à cela que Jodorowsky a rejoint avec Topor le mouvement Panique, alternative du surréalisme crée en réaction à l’ennui visuel de Buñuel et consorts. L’histoire doit être vue comme une version personnelle et sulfureuse de Roméo et Juliette dans lequel un homme et une femme ne peuvent s’unir car la femme est paralysée (les acteurs ont subi de vraies tortures). Ça repose également sur le mythe de l’El Dorado où deux personnages, encore réfugiés dans une forme d’innocence, cherchent à accéder à un idéal: le paradis terrestre ou artificiel de Tar. Sur leur chemin, ils ne font que croiser des personnages bizarres et lubriques qui ressemblent à des indices ou des pièges et symbolisent la présence maquisarde de la corruption. Compte tenu la manière de filmer, de cadrer, de monter, on capte vite que Jodorowsky désire retranscrire le caractère exclusif d’une relation amoureuse où pour s’épanouir les deux personnages ont besoin d’être seuls au monde (ce qui explique les plans où on ne voit qu’eux à l’écran) et que cet attachement n’est qu’une illusion. Tout ce qui est autour n’a aucune importance même si le contexte finit par avoir une incidence. Le suspens repose sur la capacité des personnages à ne pas se laisser gangrener par les décors et les individus errants. Quand ils sont en total osmose l’un avec l’autre, ils cèdent à l’hystérie et recouvrent une pièce de peinture, afin de se l’approprier. Ailleurs, des métaphores, visuelles comme sonores, accentuent le caractère sacré d’une expérience qui propose un nouveau langage (Lis mange des roses et en fond sonore, on entend des bruits d’armes pendant la guerre; des insectes saturent une scène où des vieilles femmes pointent leurs mirettes lascives sur un gigolo; un homme coupe les fils d’une marionnette qui pourrait être l’un des deux protagonistes). En ce qui concerne la narration, on comprend vite que ce désert ne sert d’écrin à un purgatoire où deux persos se dirigent tout droit vers la mort. Leur folie consiste à croire en ce qui les anime, envers et contre tous. C’est l’incarnation la plus concrète d’une conception romantique, proche de celle des androgynes, qui veut qu’une âme pure se sacrifie par amour pour l’autre, blessée et que l’extase et le bonheur soient des éclats éphémères. Lorsque les deux amoureux fonctionnent ensemble (lorsque Fando porte Lis sur son dos, ils forment une croix de Christ) et créent une interaction par leur corps, alors la magie tant espérée, celle d’une évolution et donc d’un changement d’état, opère. On retrouve à travers le personnage de Fando en proie au complexe d’Oedipe la sève provocatrice de Fernando Arrabal (J’irai comme un cheval fou) et la préfiguration de l’homme oiseau castré par sa mère (Santa Sangre).


L’ANNEE DERNIERE A MARIENBAD (Alain Resnais)
Perte de soi, silhouettes indistinctes, étreintes fantasmées perdues dans les failles spatio-temporelles, volupté de chaque instant, dialogues charriant les vers absurdes, climat d’inquiétante étrangeté. Aucun doute possible: Alain Resnais n’aurait pas pu signer ce sublime tissu de songes sans Alain Robbe-Grillet, présenté selon les circonstances comme le co-réalisateur ou le co-scénariste. En substance, c’est un film de Robbe-Grillet, alors fer de lance du Nouveau Roman iconoclaste, qui peut d’ailleurs être vu comme les prémisses de L’immortelle, film intemporel réalisé deux ans plus tard par Robbe-Grillet où il renoue avec cette prédilection pour les femmes mystérieuses qui viennent hanter les rêves étranges et pénétrants d’un homme, paumé dans sa nuit d’été, ou encore Un homme qui ment, du même auteur en 1968, où il était impossible de discerner la vérité du mensonge. L’histoire? Impossible à résumer comme tout film en avance sur son temps qui a imposé des codes esthétiques novateurs et uniques. Vous rêvez de ressentir la même sensation de flottement contemplatif que dans L’arche russe, de Aleksandr Sokurov, film si indiscutable dans sa forme (un long plan-séquence où toutes les époques russes se croisent dans un musée) et si discutable dans son propos (point de vue complaisant et douteux)? Alors, imaginez-vous dans un palace de ville d’eau allemande ; loin de votre train-train quotidien ; lors d’une soirée théâtrale guindée. Imaginez un homme. Imaginez une femme. Imaginez qu'ils n'ont pas de prénoms. Imaginez que le premier essaye pendant plus d’une heure trente de convaincre la seconde qu’ils ont vécu une histoire d’amour un an auparavant. Imaginez Delphine Seyrig dans le rôle de la femme à plumes dont la voix de sirène semble échappée du mental de Franju, Giorgio Albertazzi dans celui de l'inconnu et Sacha Pitoëff dans celui de l'autre. Imaginez trois pions sur le damier de l’amour destructeur, mortifère, impossible. Imaginez une photo somptueuse (celle de Sacha Vierny), mélange d’ombres peintes et de réalisme mental. Imaginez des déclarations d’amour fiévreuses et amnésiques. Imaginez le labyrinthe des passions par un esthète fougueux. Si les personnages se targuent dans le film d’un phrasé suranné et errent dans un purgatoire tels des êtres désincarnés à la recherche de leur moi intérieur, Resnais, dans sa période la plus frugale, organise ici des images modernes, marquantes, propres à marquer l’inconscient cinéphile, explore en creux l’angoisse de l’oubli, les ravages du temps qui passe dans le cœur engourdi, le temps suspendu et met en scène mieux que quiconque la sempiternelle suspension d’incrédulité.
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