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Dossier : Les Westerns Atypiques [page 4]

Par Nicolas Houguet - publié le 10 octobre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h46 - 0 commentaire(s)
L'abstraction

Dead man de l'excellent Jim Jarmush était une plongée contemplative et étrange dans cet univers. On est dans l'expérimentation, l'abstraction, le genre réduit à sa plus simple expression, un western dépouillé, fondé sur l'ivresse qu'il procure, un beau trip. Dans un Noir et Blanc magnifique, le metteur en scène fait voyager Johnny Depp dans une quête initiatique, une marche funèbre, où il est pourchassé malgré lui, où rien ne semble avoir de sens. Le nom du héros est William Blake comme le poète américain, perdu au milieu d'une forêt immense, fantomatique, suivi par un Indien énigmatique (Nobody). Blake fait des rencontres (dont Robert Mitchum en affreux, Iggy Pop en vieille pionnière) avant de poursuivre son odyssée étrange, absurde et inexorable comme une tragédie, puisque c'est vers sa mort qu'il marche, rendant l'ambiance du film plus étrange et irréelle encore. Il est des films qui se ressentent, qui instaurent un univers que l'on a bien de la peine à raconter. Ils font naître une émotion unique. On cède à son charme envoûtant, on se laisse porter. Comme une succession de tableaux minimalistes, oniriques, rythmés par la guitare brute et hypnotique de Neil Young. Ce film est beau comme un poème, l'une des oeuvres les plus atypiques et les plus fascinantes de son auteur (et ce n'est pas peu dire!).


On a également vu une étonnante variation autour du Western avec Trois enterrements de Tommy Lee Jones. Etonnante et dure vengeance dans la lumière éblouissante qui baigne la frontière entre le Texas et le Mexique. Un ranger abat accidentellement un immigré clandestin, Melquiades Estrada. Son ami un vieux cowboy bourru va se charger de l'enterrer dans le village d'où il vient tout en infligeant à son assassin, être méprisable et assez détestable un juste châtiment. C'est un véritable chemin de croix qui s'engage, entre la cruauté du châtiment et la rédemption du flic dépourvu de coeur. Dans l'âpreté de cette histoire, une curieuse odyssée s'engage dans des paysages majestueux, désolés et arides. L'enterrement devient métaphysique. Le vieux est obsédé par la promesse qu'il a faite à son ami disparu de l'enterrer chez lui. Il force donc son otage à exhumer son cadavre qui se décompose pendant tout le film pour le ramener et l'enterrer dans sa terre natale. Le pauvre Ranger devient alors victime expiatoire. Il perd peu à peu toute dignité et gagne l'humanité qui lui faisait défaut. La vengeance est intériorisée dans le masque endeuillé de Tommy Lee Jones. Tout devient symbolique, dans les consciences et les souvenirs On ressent avec intensité l'intériorité des personnages. Les paysages y font écho. On a une impression d'intimité totale avec eux, une identification brute, parfois cruelle et malsaine. C'est renforcé par la narration déstructurée du film qui suit l'évolution de leur état d'esprit plutôt que l'enchaînement logique des évènements. L'effet est puissant et dur, car la vengeance devient métaphysique et les protagonistes nous communiquent sans ménagement la violence de leurs sentiments.

On pourrait bien sûr également citer Le Secret de Brokeback Mountain d'Ang Lee qui se servait de la figure classique du héros américain pour parler d'une passion entre deux hommes. Il se sert même des grands clichés du genre, deux cowboys au sens strict dans des paysages majestueux vont vivre leur amour pendant une saison puis se cacher, culpabilisés par le poids des traditions et de l'imagerie archétypale qu'ils se doivent de renvoyer pour éviter d'être condamnés. Il s'agit d'une belle réflexion sur l'Ouest tel qu'il est figé dans l'imagination collective et la réalité des moeurs qui évoluent.


C'est finalement ce qui ressort de cette évocation des westerns atypiques. On est devant un genre étrange, figé, codifié clairement, comme des règles de versification (le rythme strict, des images incontournables pour les identifier). Et parfois, comme en poésie, quand ces règles sont contournées, quand les standards sont détournés, que les poses sont bouleversées, ça donne des chefs-d'oeuvre. Le Western n'est pas un dogme et il est ouvert aux blasphèmes, comme ça a été maintes fois prouvé. Ce genre est loin d'être moribond. Il est au contraire protéiforme et son imagerie mythique est toujours prête à être invoquée pour s'éclairer d'une nouvelle lumière, redevenir vierge, comme un paysage que l'on croyait connaître par coeur et qui d'un coup, parce que l'heure du jour a changé, se révèle sous un aspect inattendu. Comme l'ombre toujours changeante des nuages au dessus de Monument Valley, le western a une infinité de facettes et c'est un grand espace dont on n'est pas près de se lasser.
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