David, lui, tente comme il peut de fonder une famille avec Keith mais les efforts ne sont pas toujours payants (gamins adoptés turbulents parce que traumatisés par leur passé) et Keith a secrètement peur de renouveler un schéma qu'il a vécu enfant (martyrisé par un père despotique sous le silence couard d'une mère désemparée) en se comportant comme son paternel avec ses propres gosses. La décontraction de David, plus souriant et décomplexé que jamais, aide à faire passer la pilule même si le traumatisme de la saison précédente reste présent (on n'oublie pas une agression de même qu'on n'oublie pas ses carences affectives – impression d'être le fils lésé auprès des parents, besoin du frère protecteur…). Quant à Billy, le frère de Brenda, il prend plus d'importance en tant que petit ami de Claire mais sa présence dérange, irrite. Il ne sert finalement qu'à instiller le malaise (épisode 4 avec l'anniversaire de Nate où les mots deviennent violents) et à rappeler que la surface n'est pas aussi lisse (troublant rêve érotique de Brenda).
Tout cela n'est qu'une infime part des subtilités de ce puzzle plus philanthrope que misanthrope qui sait ne pas tomber dans l'angélisme ou le faux optimisme. Rien ne se résout vraiment et tout le monde accumule ses propres meurtrissures. Ce serait a priori un cliché bêta que de dire qu'un film peut changer une vie (ou du moins le regard que l'on peut porter sur les autres et le monde). Mais on vous l'assure :
Six Feet Under, série sublime sur la fatalité, change la vie. La transforme même et nous donne à la voir dans toute sa tragique absurdité.

Le résultat mis bout à bout prend une cohérence inouïe, d'autant plus viscérale qu'elle nous ramène constamment à notre existence (sommes-nous en train de passer à côté de notre vie ? Comment combattre son propre égoïsme ? Comment apprendre à vivre et à aimer alors qu'on en a pris plein la gueule ?). Encore plus que les précédentes – la saison 1 est un chef-d'œuvre, la saison 2 recèle des séquences mirifiques, la saison 3 est un pur bijou de cinéma, la saison 4 est une fausse baisse de régime –, cette ultime saison d'une série qui a l'intelligence suprême de s'arrêter au moment propice bouleverse au plus profond à tel point que cela en devient presque insupportable (les souvenirs perso peuvent méchamment se cogner aux aventures du clan Fisher & Cie). Comme on leur pardonnait tout dans la saison 4, on prend une nouvelle fois les personnages dans les bras, on s'accroche à eux parce qu'on ne veut pas les lâcher ni les oublier et, puis, on saute avec eux dans le (grand) vide. Au bout de ces foisonnants chemins qui se croisent, on est repu, bouleversé, heureux. Mais surtout, on en sort grandi, débarrassé de nos préjugés à la con.

Les mots semblent insuffisants pour décrire la sensation procurée. Cela aurait pu s'appeler
Il était une fois en Amérique et être mis en scène par Sergio Leone tant cette saison s'intéresse à l'Amérique d'hier (guerre du Viêt-Nam, mort du leader de Nirvana), celle d'aujourd'hui (traumatisme post-11 septembre, guerre en Irak, Abou Ghraib) et celle de demain avec des prémonitions, des rêves, des espoirs à construire. Une discussion forte entre Vanessa, la femme de Rico, et une sœur qui a perdu son frère appuie une contradiction contemporaine : le monde contient autant de choses ignobles (une agression qui peut ruiner la raison, la mort d'un membre de sa famille) que de parenthèses magnifiques (le plaisir de donner de l'amour à son enfant, les réconciliations sur le tard – Brenda et Ruth).
Six Feet Under est donc l'histoire de la vie, de leurs vies et des nôtres. Le dénouement, d'une puissance émotionnelle incommensurable, se tourne vers l'avenir. Il est surtout grotesquement sublime, à l'image d'une série qui n'a cessé de tourner le tragique en dérisoire et de rire du quotidien morose. Après cet éclat éblouissant, il ne reste plus qu'à vivre sa vie, riche de tous ces enseignements, de toutes ces expériences, de toutes ces occasions manquées. Les anges passent mais la vie continue. Soyons clairs : cette série possède une classe et atteint un degré de perfection rarissime dans son genre. Il faudrait être inconscient pour ne pas l'accompagner jusqu'à sa propre mort. Pour qu'elle repose en paix et continue de nous hanter dans sa splendeur entêtante.