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Dossier : Six Feet Under - Saison 3 [page 4]

Par - publié le 11 avril 2005 à 11h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h26 - 0 commentaire(s)
Mais, attention aux doux paradoxes, Six Feet Under n’est pas une invitation à la neurasthénie pleurnicharde. Au contraire, les scénaristes cultivent l’ironie, le refus de l'artificiel, du pathos et du gnangnan… Tout comme ils refusent le cynisme, la méchanceté gratuite et aigre. Quelque part entre la misanthropie et la philanthropie, la compassion et l’espoir, avec une alternance de parenthèses drolatiques (excellentissime partie de paint-ball) et confessions déchirantes (trop nombreuses pour être citées). C’est surtout une série sur la vie comme elle est dure, sur les gens comme ils peuvent être cruels et méchants quand ils souffrent ou sont armés de mauvaises intentions, sur l’amour comme il est douloureux de le communiquer. Une thématique belle mais qui dans n’importe quelle fiction passerait pour de la nunucherie convenue. Pas présentement. Ici, il y a ce va-et-vient subtil entre la violence physique (sortir de soi), la quête intime (entrer en soi), et un burlesque assumé comme vecteur d'harmonie. C’est l'approche la plus pertinente qui soit pour capter le désarroi, les incertitudes et la fragilité de personnages très contemporains.


Et, si les protagonistes sont impeccablement détaillés, l’attention apportée aux personnages secondaires est extrêmement appréciable. Et la révélation de cette troisième saison n’est autre que Ben Foster qui bénéficie d’un très beau personnage d’ado tourmenté. Il permet d’appuyer la réflexion sur les apparences (l’être et le paraître). On le soupçonne d’être gay alors qu’il ne l’est visiblement pas. A partir de cette rumeur, fondée sur strictement rien que des impressions et des regards maladroits, on observe les réactions des gens autour persuadés de leur opinion. Sauf que les scénaristes ne vont pas se priver sur l’ambiguïté de sa sexualité. En réalité, il est dans une phase de trouble identitaire d’artiste un peu frustré qui aimerait tenter des expériences mais ressent un amour pur pour Claire. Bémol en revanche pour la patronne de Lisa dans les premiers épisodes (Catherine O’Hara) dont les caprices puériles provoquent gentiment le sourire et ne servent qu’à appuyer la soumission écœurante de Lisa.


Le dernier tiers de la saison négocie un virage radical dans la noirceur absolue

Le onzième épisode, sans conteste le plus troublant de tous, enchaîne trois morts à la suite. A priori, à cause d’un tremblement de terre. En réalité, c’est pour annoncer aux spectateurs l’éclatement des passions et un avenir sombre pour les personnages, d’où l’accélération des rebondissements et surtout un coup de théâtre inattendu (que nous tairons). Tous les personnages sont confrontés à une détresse à laquelle ils ne savent pas répondre (Nate se console avec l’alcool et le sexe). La tonalité est très sombre mais louvoie entre les bonheurs rose bonbon de Ruth (demande de mariage au rayon Black et Decker, coup de foudre…) et le calvaire noir désir de Nate (dont les hallucinations sont impeccablement rendues – voir la scène du rêve sur la plage). Plus ou moins inconsciemment, le dernier épisode, très ancré dans le fantastique, atteint une dimension quasi-Lynchienne (Justin Theroux en voisin étrange, ambiance ouatée et nocturne toute en contrastes rougeâtres) et dépasse en morosité tous les autres épisodes de la série. En zigzaguant entre les aléas de la vie de personnages en pleine contradiction, Ball et son équipe, plus chevronnés que jamais, nous emmène droit vers une résolution très dure (le dernier plan émeut aux larmes) qui donne à penser que certains signes ne trompent pas (comme les impressions de déjà-vu de Nate qui se conjuguent aux vibrations de Lisa sur Brenda). Est-ce que l’amour est plus fort que la vie et la mort ? Oui, à condition de se dire qu’il n’y a pas d’amour heureux, de même que tout cheminement existentiel est jalonné de gens mal intentionnés qui chercheront à mettre des bâtons dans les roues. Résumé de sitcom lourdaud et riche en calories niaises ? Heureusement, non. Six Feet Under ne mange pas de ce pain académique, ne ressemble à rien de connu et explore des pistes rarement fréquentées par les autres séries du cru. Le genre de produit qui récuse le consensuel. Un produit qui fait du bien...


Les personnages deviennent si proches que leurs problèmes sont les nôtres. Le paradoxe et la beauté du travail tient dans cette impression de vérité alors que tout est préparé, pensé, écrit et répété. On se laisse avoir par cette spirale qui, lorsque toutes les coutures craquent, peut laisser des séquelles profondes et indicibles. Cette identification avec le spectateur est vraiment très forte, presque dangereuse tant tout sonne juste et vrai. Chacun est libre de préférer qui il veut mais aucun des personnages ne laisse indifférent. C’est ce qui fait la puissance de cette série suprême sur la mort, la vie, l’amour et simplement la difficulté d’exprimer ce qu’on ressent au plus profond. C’est en transgressant les tabous, en vomissant le conformisme, en cernant les persos que le spectateur, même le plus fataliste, se trouve décomplexé et ainsi se réconcilie avec la vie. Il existe encore des choses à découvrir, à toutes les étapes de la vie ; des mots à confesser, de l’amour à donner. Finalement, Six Feet Under véhicule le message le plus simple au monde (sans ostentation, sans chichis, sans moralisation débilitante) : il faut aimer nos proches pendant qu’ils sont encore vivants et qu’accessoirement toutes les expériences sont enrichissantes aussi épanouissantes ou douloureuses soient-elles. Ce sont les histoires de nos vies.
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