Dans la filmographie de Louis Malle,
Black Moon, fulgurance autiste, peut être vu comme l’équivalent d’
Alice ou la dernière fugue, dans celle de Claude Chabrol. Construits sur la même figure du rêve labyrinthique et méandreux propre à
Alice au pays des merveilles, ils plongent une actrice étrangère dans un no man land français peuplé de gens louches et d’événements bizarres. Un requiem atroce à la beauté fantomatique qui fait appel à l’esprit de merveilleux cher aux surréalistes.
Rares sont les cinéastes hexagonaux qui se sont frottés au genre fantastique: si on dénote un courant dans les années 40-50 à travers des cinéastes comme Marcel Carné (
Juliette ou la clef des songes), Claude Autant-Lara (
Sylvie et le fantôme), René Clair (
Les belles de nuit) et Jean Cocteau (
Orphée), force est de reconnaître que la dernière grande référence en la matière demeure
Les yeux sans visage, de George Franju, en 1960. Depuis, de Chabrol (le fameux
Alice ou la dernière fugue) à Mocky (
Litan) en passant par Joël Séria (
Mais ne nous délivrez pas du mal) sans oublier, plus récemment, le cas de Pierre Jolivet (
Simple Mortel), des cinéastes disons institutionnalisés ont apporté leur pierre à l’édifice sans véritablement oser creuser le sillon afin que de jeunes talents l’abreuvent, ces derniers préférant les carcans d’un cinéma trop franco-français. Quelques exceptions notables bousillent élégamment la règle (
Innocence, de Lucile Hadzihalilovic), mais aujourd’hui encore, le fantastique est considéré comme le genre banni de cette grammaire.
Avec le recul, il en reste donc d’inquiétantes étrangetés aussi précieuses que rares comme ce
Black Moon, authentique délire de la part du réalisateur Louis Malle, connu dans les cahiers critiques de l’époque pour être un pourfendeur discret de la bourgeoisie, de la morale et de la religion qui, à ses débuts, a concocté des films qui, si possible, témoignaient un mépris souverain envers les conventions (qu’elles soient sociales ou cinématographiques): citons
Les Amants où il était question d’adultère dans la France d’après-guerre ;
Vie privée, où l’artiste grattait le vernis des apparences du show-business pour révéler son envers putride ;
Feu Follet où il adaptait Drieu La Rochelle pour parler du suicide à la première personne et révéler corrélat une sensibilité inouïe ; et, surtout,
Le souffle au coeur, dans lequel il décortiquait sur bobine l’inceste entre une mère et son fils.