Par Nicolas Houguet - publié le 16 janvier 2007 à 03h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h23 - 0 commentaire(s)
L’impasse

Pour les retrouvailles entre Brian de Palma et Al Pacino, on peut dire qu’ils reprennent là où ils s’étaient arrêtés. Imaginons que Tony Montana n’ait pas connu sa fin sacrificielle et ait fini en taule pour y réfléchir un peu et qu’il ait ressenti le besoin de se racheter et réaliserait l’issue forcément fatale de son ancien mode de vie. Imaginons donc qu’il soit devenu intelligent, cela donnerait à peu près le héros de l’Impasse, Carlito Brigante et la voie qu’il veut suivre (le titre original du film, Carlito’s way, est plus beau et plus ambigu que sa traduction française).



Ce film est véritablement un chef d’œuvre shakespearien. On y retrouve l’outrance de Scarface mais le héros est bel et bien différent. Il est assez proche des héros d’Abel Ferrara, torturés par l’idée de leur péché, de leur volonté de changer et de la fatalité qui pèse sur leur destin et leur ôte toute possibilité de rédemption. On pourrait penser qu’il s’agit là d’un retour à un jugement moraliste sur la figure du truand. Seulement ici, le point de vue manichéen n’a plus cours.
Il s’agit juste d’un homme qui veut échapper à son destin et que son passé rattrape inéluctablement. On espère qu’il va s’en sortir, il est sur le point d’y parvenir. Pourtant on connaît l’issue du film dès les premières minutes. Carlito est gravement blessé par balle, à la dernière étape de son évasion. Car il s’agit bien d’un homme qui veut s’évader, de son passé, de ses amis, de lui-même. Il est sur une civière, mourant peut-être (le doute est entretenu pendant tout le film), bloqué au seuil même de la vie qu’il voulait conquérir, la touchant presque du doigt. Mais les portes du salut lui sont fermées malgré tous ses efforts, et c’est dans ce flash back désespéré de cette tentative d’émancipation, dans sa voix off désincarnée et désabusée que son histoire est bouleversante. En partant de cette première idée assez classique, De Palma produit une œuvre majeure du cinéma des années 90, la synthèse de la figure de truand dans toute sa complexité, son passé d’immoralité et de violence crue (suggéré très clairement) et sa volonté de salut (dans le vœu dérisoire et incongru d’ouvrir une agence de voitures de location aux Bahamas et d’y fuir avec sa petite amie pour commencer une nouvelle vie). Et cette volonté profonde fait rire tous ceux qui l’ont connu avant, du temps de sa grandeur criminelle impitoyable. Un jeune truand qui le prend comme modèle et dont il repousse l’admiration (parce qu’il est le reflet de ce qu’il ne veut plus être), sa détermination à ne plus commettre le mal scellera sa perte (le rapprochant en cela de Michael Corleone).



Al Pacino est magnifique dans ce rôle qui exploite la richesse de son jeu (à la fois le gangster décomplexé Tony Montana, et l’homme de bien qui commet le mal malgré lui, Michael Corleone). De Palma donne également de ses grandes scènes étincelantes, alambiquées et pleines de panache dont il avait le secret, comme celle de la poursuite dans la gare de New York). Sean Penn en avocat véreux est méconnaissable et merveilleux de corruption totale (vendu, cocaïné, complètement allumé et inconscient, fasciné par les criminels qu’il défend).
Carlito Brigante dans son passé trouble et sa volonté d’en sortir est la quintessence de la figure du truand au cinéma (américain du moins) dans toutes ses nuances, tiraillé entre la malédiction et la rédemption, sans qu’il puisse précisément se situer dans l’une ou l’autre de ces aspirations. Tout le ramène au passé qu’il essaie de fuir avec rage. C’est l’une des plus belles évocations des forces contraires qui s’affrontent dans l’esprit d’un homme. Un très beau personnage lié à la mafia et au « côté obscur » bien sûr, mais avant tout une humanité saisie dans ses contradictions avec un raffinement rare, grâce aux génies confondus de l’acteur principal et du metteur en scène.


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