Par Nicolas Houguet - publié le 16 janvier 2007 à 03h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h23 - 0 commentaire(s)
LA FIGURE DE FICTION ET LA FIN DES CONVENTIONS

Scarface

Film culte s’il en est, ce remake de Brian de Palma (avec un scénario d’Oliver Stone), marque une évolution majeure de la figure du truand au cinéma. Là où le film de Hawks dénonçait clairement le phénomène, tout en en faisant le méchant ultime, là où Coppola hissait le Parrain au rang de figure romantique, là où Audiard créait quant à lui un langage propre et admirable, mais totalement stylisé notamment dans Les Tontons flingueurs (« je vais l’éparpiller par petits bouts façon puzzle »). Stone et De Palma ont pris le parti pris du réalisme absolu. L’interprétation intense, outrancière et violente d’Al Pacino, criante de vérité, est entrée dans la légende.



Pourtant ce Scarface est avant tout une grande œuvre de suggestion de la violence. Ainsi, tout le monde est persuadé au début du film de voir l’ami de Tony Montana se faire découper à la tronçonneuse, alors que tout ce qu’on voit, c’est la réaction de Pacino, avec un gros plan sur son visage (éclaboussé par le sang tout de même). L’originalité du film, et son statut de film choc, c’est le langage de Tony Montana, grossier et imagé, ce qui renforce son aspect sauvage. Le nombre de « fuck » a fait couler beaucoup d’encre et a forcé également à redoubler le film spécialement pour la télévision dans une version plus châtiée. Ce fut également le cas pour les scènes sanglantes du Parrain. Ce Scarface est donc violent en paroles autant qu’en actes.
Il est aussi subversif dans sa réinterprétation du rêve américain, de la réussite capitaliste dans tout ce qu’elle a d’abject. Avant sa paranoïa finale et la rage cocaïnée qui le précipitent à sa perte, Tony Montana part de rien et à force de ruse, de malice, de roublardise (traits qu’il partage avec le Scarface original de Hawks), il devient un homme important, frayant avec les barons de la drogue. Mais il a aussi une part de dérision. On peut voir en Tony Montana un abruti audacieux et sans scrupules qui réussit précisément par la force de ses défauts. Et on peut le trouver ridicule.



C’est d’ailleurs assez effrayant d’entendre régulièrement citer Tony Montana comme exemple absolu d’un homme de rien qui a réussi, alors que le point de vue du film est clairement ironique et souligne sa vulgarité. Il veut la vie clinquante, la femme clinquante, la voiture tape-à l’œil, la villa la plus mégalo possible, l’escalier d’Autant en emporte le vent, les montagnes de coke. Il n'est pas très fleur bleue et ne pense qu’au fric, à amasser coûte que coûte jusqu’à perdre tout sens commun.
Sa seule parcelle d’humanité et de morale est représentée par sa sœur, au fond, le seul être qu’il aime et le rend humain et c’est cet amour qui va le détruire. Car il veut la préserver de son monde. Et il sera victime de ce seul souci qui était le défaut de son armure.
Avec Tony Montana, et peut-être précisément par le choix d’en montrer le plus possible (y compris le côté attirant de la vie de truand, son attraction si compréhensible et que l’on ose jamais souligner), le truand devient paradoxalement un personnage « bigger than life », outré. Il redéfinit un type. Le truand devient gouailleur, truculent, abject, décomplexé, hors de toute morale, et il permettra à de nouveaux styles d’écriture cinématographique de s’épanouir, en particulier celui de Quentin Tarantino.



Il s’affranchit des grands poncifs du passé (le grand méchant ou la figure romantique, maudite et sacrifiée). Il est comme libéré de tout ce qui est annexe, déchainé, par delà le bien et le mal et ne sert aucune morale sinon la sienne et renouvelle le type du truand en puisant à sa source profonde. Tony Montana est la figure la plus aboutie de l’anti-héros moderne, il a ouvert la voie aux bad guys. Après lui, on peut pousser leur type un peu plus loin. Il a balayé les limites des convenances, du bon goût et des conventions qui caractérisaient souvent les gangsters de cinéma avant lui.


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