Ceux qui n’ont pas été convaincus par le revival
Traqué ne seront pas déçus :
Bug, film mutant et monstrueux qui relate une descente aux enfers tripale où deux amants meurtris développent une allergie sociale contagieuse, ne devrait pas laisser votre esprit tranquille une fois sorti de la salle. L’objet, sauvage et beau, confirme la renaissance de l’immense William Friedkin qui du haut de ses 71 ans se montre au sommet de son art. D’autant plus puissant qu’il risque une nouvelle fois de susciter polémiques et engueulades cinéphiles. En profondeur, et malgré les apparences, le réalisateur de
L’exorciste a profité de cette expérience unique pour creuser ses thématiques chéries. Occasion trop rare de plonger dans le cerveau d’un artiste très controversé et d’en extraire les ténébreuses obsessions.
AU COMMENCEMENT DE L’EXORCISTE"Quand on voit les films de William Friedkin, on est frappé par leur pessimisme, mais aussi par l'enthousiasme de la mise en scène. C'est comme un voyage superbe à travers l'enfer raconté par un enthousiaste pessimiste".
DARIO ARGENTO
Pour beaucoup, William Friedkin reste le réalisateur de deux films cruciaux qui ont révolutionné deux genres précis et continuent de ridiculiser la concurrence aujourd’hui :
French Connection pour le film policier et
L’exorciste pour l’horreur. Sa filmographie injustement boudée est pourtant plus dense qu’on ne pourrait le penser au premier abord et contient d’autres précieux sésames qu’il faut impérativement découvrir. Revenons aux sources pour saisir le paradoxe Friedkin : provocateur et revêche en apparence, tortueux et complexe en dedans. Nous sommes dans les années 70. Le cinéaste appartient à cette génération de talents américains prêts à booster Hollywood dont la carrière cinématographique se situe aux balbutiements et qui ont fait leurs premières armes à la télévision. Par ses excès, sa réputation d’hystérique, ses audaces et ses prises de risques, William Friedkin ne s’est pas fait que des amis, mais – et ça restera une chose précieuse – Friedkin sait très bien s’entourer en toute circonstance comme le démontrent les présences des meilleurs chefs opérateurs US (Owen Roizman, Robby Muller).
Tout jeune (à seulement 18 ans), il démarre comme coursier dans une chaîne de télévision locale de Chicago. A l’époque, Friedkin vivait dans une pauvreté abjecte, perdu dans les bas quartiers de Chicago. En s’infiltrant dans le milieu, il commence à se faire un nom et réalise dans les années 60 toute sorte de programmes, des documentaires pour WGN et des émissions en direct pour le compte notamment du producteur David J. Wolper. Peu importe le contenu :
Good Times, le premier long métrage qu’il réalise en 1966, est un projet totalement impersonnel avec le duo Sonny et Cher. Cette expérience lui donne l’opportunité de se faire la main. Il n’abandonne pas les efforts et poursuit avec
The Night They Raided Minsky’s, une autre comédie inoffensive. Après ces deux essais, Friedkin passe à l’attaque en oeuvrant dans la case intimiste, adapte le dramaturge Harold Pinter avec
The Birthday Party et surtout réalise ce qui restera comme la curiosité de sa filmographie :
Les garçons de la bande, adaptation d’une pièce de Mart Crowley, antithèse inconsciente de son très conspué
Cruising (qui viendra dix ans plus tard). C’est peut-être le lien le plus direct avec
Bug qui lui aussi est l’adaptation d’une pièce de théâtre même si la thématique est totalement différente. La rumeur veut qu’une rencontre avec Howard Hawks ait considérablement changé le point de vue de Friedkin sur le cinéma, lui qui alors ne croyait qu’aux vertus d’un cinéma intimiste. L’homme lui aurait conseillé d’arrêter les salmigondis psychologistes pour œuvrer dans l’action bourrine.
Sur ses conseils, Friedkin change de registre – pour mieux y revenir plus de trente ans plus tard – et bouscule les us et coutumes de la crémerie Hollywoodienne en s’abîmant dans le pur produit
entertainment aux atours spectaculaires, tout d’abord avec
French Connection où à travers les récits de deux policiers de la brigade des stupéfiants new-yorkais, il gratifie le spectateur d’une inoubliable séquence de course-poursuite en voiture. Qui demeure et marque toujours autant. Friedkin assure :
"Depuis French Connection, je filme les scènes de poursuites en voitures de la même façon. Un plan à la fois. On le répète, et on le perfectionne jusqu'à ce qu'il fonctionne et que personne ne risque d'être blessé. On le répète au ralenti, puis on accélère jusqu'à ce qu'on soit prêt pour filmer. Et ce qui le rend efficace, c'est la façon avec laquelle on l'associe aux autres plans et l'utilisation du son. Si vous étiez sur le plateau et que vous regardiez en train de filmer une course-poursuite, vous seriez mort d'ennui. Vous penseriez que cela n’a pas l’air risqué. Je dis "action !" puis trois secondes plus tard : "Coupez !". Ce sont des scènes qu'il faut visualiser mentalement avant de pouvoir les filmer. Je n'ai jamais utilisé de story-boards et je n'ai jamais utilisé de seconde équipe. Je réalise l'intégralité de mes scènes d'action." 
Les conseils de tonton Howard auraient-ils été gagnants ? Vraisemblablement puisque Friedkin décroche grâce à cet authentique succès cinq beaux oscars. Mais pas seulement : l’expérience du documentaire – et plus simplement de la rue – a permis à Friedkin de filmer la rouille intime des êtres et d’opter pour une approche sensible et réaliste qui fait joliment tache dans l’écrin artificiel d’Hollywood, inscrivant son opus dans le sillage prestigieux de quelques exceptions à l’instar de
Panic in the streets, de Elia Kazan, mirifique film noir injustement considéré comme mineur dans la filmographie du réalisateur de
L’arrangement et d’
A l’est d’Eden, qui sonde l’atmosphère de la Nouvelle-Orléans (ses bouges, ses gangsters, ses ports) avec un style peu conforme aux canons du genre. A partir de cet instant, c’est la révélation : Hollywood tombe amoureux de Friedkin. On peut faire un parallélisme amusant avec le dernier
Bug, film d’une cohérence inouïe fomenté par un enfant naguère gâté par Hollywood qui aujourd’hui se rebelle et fait exploser les codes de tout plein de genre. Soyons clairs : il y a quelque chose de libertaire, d’explosif et de fou dans
Bug. Quoiqu’il en soit, après le coup d’éclat de
French Connection, excellent film dans son genre qui n’a pas pris de rides fictionnelles, Friedkin entre dans la légende avec son film suivant :
L’exorciste, classique de l’angoisse aux rumeurs dantesques.