Le film choral demeure un format idéal dès lors que l'on veut traiter en substance un sujet multi-facettes. Plutôt que de condenser une dizaine d'angles d'approche sur une ou deux lignes narratives, on multiplie ainsi les personnages pour faire de chacun d'entre eux un point d'entrée sur le sujet voulu. Une méthode qui a fait ses preuves pour parler de choses plus ou moins légères, plus ou moins sombres, tel l'amour (Love Actually de Richard Curtis) le quotidien (Paris de Cédric Klapisch) le Sida (Les Témoins d'André Téchiné) ou encore le racisme dans l'oscarisé Collision de Paul Haggis.
C'est notamment des thématiques et du traitement de ce dernier que se rapproche Droit de passage, dernier opus de Wayne Kramer (à qui l'on devait déjà Lady Chance), un film choral se proposant de passer en revues les différentes dynamiques en jeu dans le processus d'immigration aux USA. Entremêlant astucieusement ses fils, Kramer dessine ainsi une carte thématique des Etats-Unis pas loin d'être aussi sombre que celle d'Haggis. Retour sur un film sous influence.
Droit de passage et Collision : deux cœurs semblables
Aucun cinéphile ne pourra visionner Droit de passage sans voir remonter dans sa mémoire le choc frontal subit suite au film Collision. En premier lieu parce qu'ils sont deux exemples très représentatifs du film choral et des possibilités narratives du format. Leurs deux titres originaux, à savoir Crossing Over et Crash, illustrent d'ailleurs d'entrée de jeu leurs formes : l'enchevêtrement d'histoires, la rencontre - brutale - de plusieurs personnes pas forcément destinées à se connaître.

Mais le rapprochement se fait également sur le fond, parce que leurs thèmes centraux respectifs relèvent des mêmes problématiques et sous-sujets. Les deux traitent ainsi les questions de nationalité, de religion, de culture, en somme, de la question de l'identité au sein d'un pays qui se voudrait melting pot quand il est surtout mosaïque ethnique, cloisonnant ses différents habitants dans des cases dont la non-étanchéité laisse surtout fuir des conflits.
Haggis et Kramer choisissent d'ailleurs le même cadre pour illustrer cette géographie parcellaire du pays : Los Angeles, une ville symbolique à de multiples niveaux. Hollywood est en effet une parfaite représentation du rêve américain, tandis que la proximité de la cité avec la frontière mexicaine figure bien la question de l'immigration et de l'entrée, légale ou non, sur le sol des Etats-Unis. Sans compter la cruelle ironie de son nom, car que ce soit dans Collision, Droit de passage ou dans les statistiques officielles de criminalité (la ville porte le surnom peu flatteur de Gangland), Los Angeles fait plutôt figure d'abri pour anges déchus...
Le décor est presque ici un personnage à part entière, puisque c'est ce cadre qui maintient la cohésion des deux films, permet aux différents protagonistes de se croiser et supporte l'articulation du récit. Et il est difficile de ne pas reconnaître la ville d'un film à l'autre, Haggis comme Kramer filmant une L.A. aride, sèche dans son climat météorologique comme social. Lorsqu'ils font passer la ville en nocturne, la lumière y devient presque oppressante, chaque néon et réverbère comme un signal trompeur, un phare-leurre destiné à attirer touristes, aspirants acteurs ou aspirants américains vers un piège, à la manière de ceux des pirates d'autrefois guidant les bateaux vers les récifs.

La ville s'avère finalement aussi découpée que le récit, et dans Droit de Passage comme dans Collision, on est alors promené dans chacune des strates, on visite chaque pallier hiérarchique du système, on rencontre chaque classe sociale et on met à nu les ponts parfois invisibles jetés entre eux, la mécanique liant tous ses sous-ensembles comme sont finalement liés les personnages... Personnages constituant la 2ème grande influence de Collision sur Droit de passage, les deux proposant une galerie savamment représentative des multi-facettes de leurs sujets.

