Avec
l'Arrangement en 1970, Kazan continue de se dévoiler en faisant un film inspiré de sa propre vie. Cette évolution peut s'expliquer par le fait que Kazan était également écrivain. Ses livres étaient très autobiographiques (
America, America était déjà adapté d'un de ses romans). Il a voulu ici évoquer le fait qu'un homme qui semblait avoir tout, être le symbole de la réussite, pouvait ressentir un mal-être immense. C'est tiré de sa propre expérience, de ses psychanalyses, de ce vide qu'il a ressenti même lorsqu'il a rencontré le succès. Il ne s'est pas caché non-plus de s'inspirer de son mariage. Son inspiration se fait donc extrêmement personnelle, jusqu'à la relation ambigüe et dépourvue d'amour qu'il a avec son père. On retrouve ses sombres pensées qui bouleversent le personnage de Kirk Douglas après un étrange accident de voiture. Il se souvient de ses parents, de son épouse. L'illusion de perfection se fissure. Sous la façade irréprochable, les tourments sont les mêmes. On est alors pas très loin de Tennessee Williams dont les plus grandes pièces montraient précisément les névroses que l'on refoule habituellement, les passions qui refont surface et bouleversent tout sur leur passage. Une belle évocation psychanalytique, intense et juste de ce qui nous tourmente tous: arriver à concilier ce que l'on est et ce que l'on semble. L'idéal et la réussite qui faisaient rêver, les lendemains de rêve américain semblent bien sombres. Car il y a l'humain toujours au coeur de l'oeuvre de Kazan, toujours en position de fragilité, de fièvre et de doute, pris dans l'insoutenable hantise d'avoir manqué sa vie.
L'Arrangement offre de nouveau de très beaux rôles à ses acteurs, Kirk Douglas et Faye Dunaway. On retrouve le cinéaste explorateur de l'inconscient, celui de
Un Tramway nommé désir ou de
la Fièvre dans le sang.
Avec
les Visiteurs en 1972, il s'intéresse à la guerre du Vietnam mais encore une fois par l'humain. Deux personnages reviennent de la guerre après avoir été jugés pour viol, pour retrouver celui qui les a dénoncés. L'histoire porte en elle les désirs de vengeance et de rédemption. James Woods y faisait sa première apparition. On y retrouve la vision pessimiste et très torturée que Kazan a pu avoir de la nature humaine, des rapports potentiellement violents et dangereux entre les êtres. C'est une oeuvre mineure et à petit budget mais elle est loin d'être inintéressante.
Son dernier film,
Le Dernier Nabab en 1977 est une très belle transposition de l'oeuvre de Fitzgerald (auteur de
Gatsby le magnifique). Il y revisitait l'âge d'or des studios. L'époque était reconstituée avec faste et servie par une distribution de haute tenue: Robert de Niro s'était fait la silhouette fragile et presque maladive du héros élégant, Tony Curtis et Jeanne Moreau étaient des stars capricieuses, Jack Nicholson faisait une apparition réjouissante, Robert Mitchum venait compléter l'ensemble. On est davantage devant une oeuvre de prestige que devant les thématiques habituelles de Kazan. Il fait revivre une époque volatilisée avec nostalgie et lyrisme. Le film prend alors une dimension de souvenir proustien et élégant, parfaitement dans l'esprit de l'oeuvre de l'écrivain. L'histoire d'amour qui ravive le coeur du directeur de studio, tout entier consacré à sa tâche, est de facture classique, éthérée mais elle est fort belle. Il s'éprend du sosie de sa femme disparue. Mais peu à peu, on découvre que cette maitresse ne restera pas auprès de lui, ce qui va le briser. Le film a un aspect désuet, romanesque, classique. C'est un très belle peinture de l'âge d'or hollywoodien qui saisit quelque chose de Fitzgerald, ce que d'autres adaptations n'ont pas pu faire. Kazan avait définitivement une sensibilité littéraire. Il rendait ici hommage à ce qui l'avait précédé au cinéma, tout en annonçant ce qui était en train de changer (utilisant quelques grands acteurs de la nouvelle génération).

Ce qui frappe à revoir l'ensemble de ses films, c'est de constater à quel point Elia Kazan a marqué le cinéma contemporain. Il a imposé un degré d'exigence notamment dans la direction d'acteurs qui n'existait pas avant lui. Il a de plus imposé sa sensibilité et sa subjectivité dans ses films, qui ont raconté l'homme qu'il était. Disparu en 2003, il a laissé derrière lui une oeuvre majeure, l'une des sources du cinéma américain moderne. On songe régulièrement à ses images, à ces moments de cinéma qu'il a inscrit dans l'éternité, comme à une peinture des hommes, de leurs lumières et de leurs zones d'ombres, ressemblant à celui qu'il a été, dont la complexité a constamment nourri son oeuvre.