Par Rafik Djoumi - publié le 30 novembre 2006 à 01h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h18 - 0 commentaire(s)
Le genre littéraire et cinématographique qu’on nomme aujourd’hui « Heroic Fantasy » n’est pas né avec Le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Il découle d’une histoire complexe des idées qui a agité (et continue d’agiter) le monde occidental depuis près de trois siècles.
Voici un extrait de livre autour du Seigneur des Anneaux, à paraître prochainement aux Editions Cadrage, et qui se penche entre autres sur les origines souvent méconnues du genre, afin de faire apparaître en quoi les Eragon, Donjons et Dragons et autres Conan ne sont pas un simple revival féodal en réaction à une société trop moderne mais bien l’expression moderne d’une question des origines…



Origines

En 1767, un jésuite français établi en Inde, le père Gaston-Laurent Cœurdoux, remarque des similitudes étonnantes entre l’écriture en sanskrit et le latin. Un autre missionnaire en place, l’abbé Jean-Antoine Dubois, voit aussitôt un intérêt évangélique dans cette découverte, et il lance sa théorie de l’invasion aryenne, selon laquelle la culture et la religion indienne trouveraient leur source chez des tribus nomades venues d’Europe. Dans son sillage, le philologue Franz Bopp publie en 1816 une étude comparative des systèmes de conjugaison latins, sanskrits, grecs, perses et germaniques, tandis que Max Müller, professeur de philologie comparée à Oxford, démontre les liens théologiques qui unissent les dieux grecs, latins, indiens, etc. En quelques années va se profiler, à travers plusieurs études comparatives, la confirmation qu’il y eut en des temps reculés une diffusion de langage, de philosophie, de cosmogonie, bref de civilisation, sur un vaste champ qui s’étend de l’Irlande à l’Inde. L’Olympe des dieux grecs, le Panthéon des écrits sanskrits du Veda et le Panthéon des poèmes islandais de l’Edda apparaissent soudain comme l’héritage d’un seul et même peuple nomade, les Aryens.


Abbé Jean-Antoine Dubois


La découverte donnera un véritable coup d’accélérateur aux sciences évolutionnistes, mais elle intervient également à une époque critique. Dans le cadre confiné des études, cette nouvelle vision de l’Histoire fait l’objet d’une approche essentiellement raisonnée ; mais à l’extérieur des Universités, elle déclenche des passions chez de multiples européens, français et surtout allemands, qui se hâtent d’en tirer des conclusions. Dans le courant du XIXème siècle, l’héritage culturel du monothéisme chrétien, juif ou musulman (c’est-à-dire descendant des tribus sémites) se voit contesté face à la légitimité retrouvée d’une culture indo-aryenne ayant initié, entre autres, une religion non théologique telle que le bouddhisme. Au mieux, cette nouvelle vision des choses inspirera le questionnement systématique des valeurs chez Nietzsche, la résurrection des mythes nordiques et germains chez son ami Wagner (voir plus bas), la quête d’une source indo-européenne dans les contes populaires à laquelle s’adonneront les frères Grimm, et le pèlerinage d’européens vers les sommets du Tibet. Au pire, ceci entraînera un dangereux glissement de terrain qui verra naître les théories raciales de Courtet de l’Isle, les essais sur la suprématie de la « race » européenne chez Gobineau, et quantité de théorisations autour de « l’aryanité », jusqu’à ce que le journaliste allemand Wilhelm Marr finisse par inventer, en 1873, le terme « antisémitisme », au détour d’un pamphlet intitulé La Victoire du judaïsme sur le germanisme. La spirale de déraison culminera en 1939, lorsque l’Europe sera finalement mise à feu et à sang par une supposée « race des seigneurs », s’estimant seule dépositaire de l’héritage aryen, et mêlant allègrement les mythes nordiques et germaniques au symbole sanskrit du svastika (croix gammée).


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