Par - publié le 21 octobre 2005 à 04h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h37 - 0 commentaire(s)
Ce lien maladroit où deux tocards nous racontent leurs rêves, leurs problèmes, leurs histoires à dormir debout (mythomanie quand tu nous tiens) où les dialogues s’enchaînent mollement et les situations s’enlisent parfois un peu dans la case sitcom est le seul écueil d’une fiction par ailleurs très maîtrisée. Il y a toutefois un bel effet pervers à cette faiblesse : la fonction de ce lien, aussi inégal soit-il, ne consiste pas à renforcer la moelle substantielle d’un scénario éclaté mais à mettre en valeur des sketches pratiquement tous anthologiques qui, chacun dans leur catégorie, parviennent à susciter des sentiments aussi divers que contradictoires. Et si le fil conducteur est ténu, c’est une aubaine pour les autres qui voient leur intensité renforcée. C’est ici d’ailleurs que réside le point fort de ce film à sketches : dans sa diversité et sa manière quasi improvisée de passer de l’horreur absolue à l’angoisse sourde, en mâtinant le tout d’un ton burlesque, cartoonesque et parodique assumé, a priori inoffensif et en réalité redoutablement retors. Le sketch le plus mémorable de tous, c’est sans doute le fameux "Sado et Maso Partent en Bateau" d’Alain Robak qui d’une situation classique (un mec monte boire un verre chez la demoiselle qu'il raccompagne) part délicieusement en vrille, le monsieur découvrant que sous le visage de madame frivole se cache une espèce de timbrée adepte de sado-masochisme ("je suis une vilaine, tu comprends"). Nos deux amants (Marisa Tomé et Jean-François Gallote, simplement géniaux) s’amusent à se faire du mal : poursuite à la hache digne d’un Shining du pauvre, découpage de chemise, salopage de nouveau papier peint, artillerie SM lourde (fouets, tenailles, masques, latex)... Bref, tout et le n’importe quoi batifolent gaiement à un rythme d’enfer et sans tomber dans le potache facile et pathétique. Or, tout (et souvent le plus hénaurme) passe avec un une allégresse jouissive et contaminatrice qui déride sincèrement les zygomatiques.



En même temps qu’on se poile dans Parano, on a également parfois très peur. Dilemme binaire dont bénéficie Déroute, sketch abominable dans lequel un type (Patrick Bouchitey) et sa copine se retrouvent paumés sur une route de campagne qui les ramène toujours au même carrefour (sorte de point de non-retour dont ils seront prisonniers). Cette petite ambulance qui passe ; ce vieil homme sur son vélo qui s’en va en chantonnant un petit air ; ce carrefour maléfique ; ces arbres qui longent la route ; ce regard d’auto-stoppeur désincarné ; cette petite mélodie tétanisante ; et ces phrases et actes répétés en boucle ("T’en as pas marre de tourner en rond ?" ; "Je donne ma langue au chat")... Tout s’imbrique pendant quinze minutes où le spectateur, paumé dans une histoire où il est impossible de savoir ce qui va se passer, voit son attention bifurquer dans tous les sens et son cerveau mis à mal par les mauvais regards, la musique, les phrases qui résonnent comme dans nos pires cauchemars, cette impression qu’on est en train de devenir barge comme le personnage principal... C'est pas Le Locataire, mais presque.

On retrouve un peu ce même style de peur viscérale dans le premier sketch de Parano où un pyromane (Jean-François Stévenin) met le feu dans une station-service isolée tenue par un pauvre type (Jacques Villeret) qui ne capte pas les noirs desseins dudit monsieur, déprimé par sa situation de famille qui va mal (la mère et la fille passent plusieurs fois dans l’obscurité). Et le coup d’après, on se remarre dans le segment avec Smaïn où un livreur de pizzas trop accro à sa radio commence à péter les plombs de ses allées et venues trop monotones. Grand-guignolesque à souhait (surtout le passage dans les studios de radio) même si la dernière image reste marquante (le casque qui crame dans le four). Puis avec le sketch de Chabat qui revisite à sa manière Les Dents de la Mer en prenant ironiquement la démarche inverse : le danger ne vient pas du fond de la mer mais de la surface. Ce sketch est le plus représentatif de cette alternative humour-horreur et établit un lien implicite avec le fil conducteur des deux anonymes qui se rencontrent.



Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à des films de la sorte. "L’imprévu, c’est le sel de la vie", déclare à un moment donné le personnage de Gustave Parking. Dans ce cas, Parano est une imprévisible réussite qui fait bruyamment rire et fichtrement peur. Et le pire, c’est que ça fonctionne à répétition : plus on revoit ces sketches, plus on se rend compte de leur terrible efficacité. Il a souvent été question que ces deux films sortent en DVD dans un coffret collector mais point de nouvelles depuis. La seule possibilité d’accéder à ces œuvres est d’attendre une improbable diffusion à la télé ou, plus recommandable, de fouiller dans les vieux videoclubs. Méfiez-vous : on y trouve parfois de ces perles susceptibles d'alimenter vos plus belles conversations cinéphiles.
Vos réactions


logAudience