Devant la cérémonie des Molières, la semaine dernière, on pouvait songer à la manière dont le cinéma a abordé le monde du théâtre et des acteurs. Certaines images revenaient, par exemple
Opening night de John Cassavetes,
Tout sur ma mère de
Pedro Almodovar ou encore
Esther Kahn de Arnaud Desplechin et
La Répétition de Catherine Corsini avec
Emmanuelle Béart.
A chaque fois que l'on approche le mystère d'une comédienne (comme dans
Persona de Bergman), on songe à la même grande référence :
Eve (ou « All about Eve » en V.O) de Joseph L. Mankiewicz avec Bette Davis et Anne Baxter, sorti en 1951. Il a remporté de nombreuses récompenses (atteignant le nombre record de 14 nominations aux Oscars), et est souvent cité comme un classique incontournable.
Une structure originaleL'histoire originale a été publiée dans
Cosmopolitan. Elle s'intitulait « The wisdom of Eve » et n'est pas créditée au générique. Mankiewicz l'a remaniée dans la structure, en l'organisant autour d'une actrice recevant une récompense, se rappelant sa vie. La qualité d'écriture de ce film est exceptionnelle, parfaitement cohérente dans l'oeuvre du réalisateur. Sa mise en scène est, comme souvent avec lui, proche du théâtre (dans
Soudain l'été dernier,
L'homme à la peau de serpent ou
La comtesse aux pieds nus). En plus de servir à merveille dans la forme le coeur de son sujet, cela lui permet de mettre en avant la finesse des dialogues et du jeu des acteurs.
Le film commence sur le ton de l'ironie, par la voix d'un critique reconnu, Addison De Witt (George Sanders). Mankiewicz suit une construction apparemment classique et théâtrale, commençant par une scène d'exposition présentant tous les protagonistes importants de l'histoire. On est à une remise de prix, un vieil acteur de renom fait un discours interminable et se prépare à remettre le trophée à une jeune prodige. La caméra passe sur tous les visages qui composeront l'histoire, la star incarnée par Bette Davis, Margo Channing, le dramaturge et sa femme, le metteur en scène. Eve n'est encore qu'effleurée mais après cette présentation mordante, on saura tout sur elle, comme l'annonçait le titre, on connaîtra tous les secrets de son ascension.
C'est alors que le flashback intervient, rythmé par les voix off de ceux qui ont approché Eve Harrington. On entre dans le coeur du film. Ici on constate une constante dans le style d'écriture de Mankiewicz, proche de
la Comtesse aux pieds nus qu'il réalisera en 1954 (évoquée dans cette même rubrique il y a quelques temps). La thématique en est d'ailleurs assez proche (ici c'est le monde du théâtre dont on évoque les travers et non celui du cinéma). Les personnages y sont importants comme des narrateurs. Ils apportent une lumière différente sur le personnage central, Eve.