A la seule évocation du nom de Francis Ford Coppola surgissent des images comme autant de madeleines proustiennes. On songe à sa somptueuse trilogie du Parrain, à son tournage au coeur des ténèbres dans Apocalypse Now ou encore au romantisme qu'il a su insuffler au personnage mythique de Dracula.
Pourtant, à côté de ces grands films, s'épanouit, souvent dans l'adversité, une inspiration plus expérimentale. Cela commence par exemple avec Conversation secrète ou Rusty James. Et il y a ces projets qui sont les échecs monumentaux d'un artiste qui s'est toujours battu contre le système, érigeant ses ambitions artistiques avant tout, quitte à risquer la faillite. Coppola est grand aussi par ses perpétuelles remises en question, sa lucidité sur l'évolution technique du cinéma (qu'il suit toujours de près). Grande figure des jeunes gens du Nouvel Hollywood et de leur désir d'indépendance, il est sans doute celui qui en a subi le revers.
Ainsi, pour ne plus dépendre des producteurs contre lesquels il a toujours été plus ou moins en conflit, il finance à présent ses films grâce à son vin, revient avec des oeuvres singulières, profondément personnelles, comme on a pu le constater avec L'Homme sans âge et enfin avec Tetro (sortie le 23 décembre), premier scénario original qu'il a écrit depuis longtemps. Portrait d'une référence.

Né à Détroit dans le Michigan le 7 avril 1939, Francis Ford (ainsi nommé en hommage à Henry Ford), est l'héritier d'une lignée d'artistes (on retrouvera les compositions de son père notamment dans Le Parrain). A l'âge de neuf ans, il contracte la polio. Contraint à l'immobilité, cela l'incite à développer un aspect plus contemplatif et artistique, s'inventant des histoires et tournant des petits films à l'aide d'un projecteur et d'un petit magnétophone. Féru de science et d'art, c'est naturellement vers le cinéma qu'il se tourne, suivant les cours de ce cursus à l'université de Los Angeles en 1960. Quelques temps plus tard, il fera ses premières armes dans des films fauchés (souvent avec des demoiselles en tenue d'Eve), puis auprès du producteur Roger Corman dans des films de genre à petit budget. Devant subvenir aux besoins de sa famille, il s'impose très vite comme un scénariste de renom, signant notamment le script de Patton pour lequel il est oscarisé en 1971.
Mais le jeune homme veut imposer sa vision et ses films (ainsi que ceux de ses jeunes amis) sans trop de compromis.
C'est ainsi qu'il fonde American Zoetrope et produit les premières oeuvres de George Lucas THX 1138 et American Graffiti. A l'aube des années 70, il est l'un des initiateurs du « Nouvel Hollywood ». Grâce à un public devenu insaisissable pour les grands studios, les jeunes auteurs américains vont tenir les rênes de l'industrie cinématographique et jouir d'une liberté inédite. Ils ont pour nom Martin Scorsese, Brian de Palma, Steven Spielberg, George Lucas et une poignée d'autres débutants prometteurs. Leur imagination est au pouvoir.
En 1972, la Paramount veut adapter le best seller de Mario Puzo intitulé Le Parrain. On engage alors ce jeune réalisateur désireux de faire ses preuves et que l'on imagine assez docile pour se plier à toutes les contingences. Mais Coppola a quant à lui une toute autre idée en tête. Il impose ses choix pour la distribution allant jusqu'aux extrémités les plus improbables (simulant une crise cardiaque pour imposer Marlon Brando, dont les studios ne voulaient pas entendre parler). Choisissant de parfaits inconnus, notamment pour le rôle principal, le réalisateur commence le tournage dans un climat de grande tension, pouvant être viré d'un moment à l'autre. Le jeune Al Pacino connaît la même situation (on lui aurait préféré Ryan O'Neal ou Robert Redford).
Malgré ces circonstances pour le moins problématiques, Coppola livre là son premier chef d'oeuvre, véritable opéra familial et réflexion sur la malédiction du crime frappant une famille sur des générations. On est plus proche ici des dilemmes antiques de la tragédie dans le sens le plus classique que du simple film de gangsters.

Coppola a le don de s'approprier ses sujets et de les faire à sa sensibilité.
Devant l'immense succès du premier film, il lui donnera une suite à contrecoeur. Cette seconde partie connaîtra une production beaucoup plus idyllique. Cela sera l'un des films dont il aura eu le contrôle total en 1975. C'est une fresque absolue, contant l'émigration du patriarche vers le Nouveau monde ainsi que le récit de sa vengeance fondatrice. Dans le même temps, on suit Michael Corleone, dans les enfers où il s'enfonce.
Quasiment dans le même temps, en 1974, il écrit et réalise Conversation Secrète, sous l'influence revendiquée du Blow Up d'Antonioni. Ici Gene Hackman est un enquêteur, spécialiste des micros (on retrouve le goût de Coppola pour la science et ses innovations), entraîné malgré lui dans une sombre histoire. Il est d'abord témoin de la conversation anodine d'un couple, il tente d'en décrypter le sens et se trouve pris dans un suspense qui n'est pas sans évoquer Hitchcock. Oppressant et exemplaire de sobriété, ce film sombre et paranoïaque compte parmi ses plus belles réussites et lui vaut sa première Palme d'Or.
Arrive une oeuvre sans précédent, un naufrage réussi qui a failli engloutir chacun de ceux qui y furent impliqués, Apocalypse Now. Coppola veut adapter le roman Au coeur des ténèbres de Conrad et en transposer l'action au Vietnam. Les avaries qui ont émaillé ce tournage sont légendaires : les tempêtes dévastatrices, les pluies torrentielles, les problèmes de santé des acteurs (dont Martin Sheen), les improvisations vertigineuses d'un Brando méconnaissable (ayant pris trop d'embonpoint pour le rôle). Tout a échappé au contrôle du metteur en scène qui a tout risqué sur ce film (y compris son équilibre mental). Le voyage cauchemardesque du héros remontant le fleuve pour mettre fin aux agissements d'un militaire dément, devient presque la métaphore de l'épreuve traversée par le cinéaste. Il a réalisé là un film impossible, véritable voyage au bout de l'enfer. Il récoltera pour cet envoûtant cauchemar une autre Palme d'Or cannoise en 1979.

