Il se pourrait bien que ce film soit l'une des plus grandes réussites de ces dernières années pour ce qui est d'observer et de raconter la grande Histoire. Car il ne cède jamais au romanesque, il reste totalement concentré sur les faits qu'il décrit (intégrant de véritables archives à son propos) et en ne s'écartant jamais de son parti-pris d'authenticité, en refusant systématiquement les effets dans une approche presque ascétique, son message engagé a d'étranges résonnances avec notre présent. Il est une très belle prise de position et un engagement profond, contre ceux qui veulent cadenasser un pays, manipuler ou museler l'information à n'importe quelle époque. Il est aussi une mise en garde brillante, d'une intelligence et d'une honnêteté rarement vues au cinéma. Il se pourrait bien que nous soyons là devant un grand film.
La même volonté d'authenticité et de sérieux se retrouve dans
Syriana, l'un des films les plus édifiants et les plus intéressants sur la situation géopolitique actuelle, en particulier les enjeux politiques et économiques qui se jouent au moyen orient, ainsi que la montée et les raisons du terrorisme. Adoptant la forme du film choral pour traiter de ces différents aspects, le film ne cède jamais à la facilité (celle des gentils contre les méchants) et expose son analyse dans toute sa complexité (quitte à être parfois difficile à suivre). Il est touffu, riche, chaque minute distille une information. La forme est entièrement conçue pour permettre de traiter ces sujets denses avec le point de vue différent que chaque personnage peut fournir. George Clooney incarne l'un des maillons de cette chaine pervertie où chaque démocratie occidentale est prête à renoncer à ses principes les plus fondamentaux pour gagner un marché, avoir la mainmise sur les réserves d'or noir qui, peu à peu, se raréfient. Il est un agent de la CIA au bout du rouleau qui est lâché par sa hiérarchie, car il n'est plus dans la ligne officielle et s'aperçoit des manigances qui se trament et dont il est l'instrument. Il va découvrir que le prince dont on lui disait qu'il était un fanatique est en fait un démocrate qui veut s'émanciper de la tutelle des États-Unis. L'acteur apparaît fourbu, désabusé, barbu, empâté, méconnaissable.

Il ne veut plus jouer le jeu des faux semblants, de la « realpolitik » (faire des actes moralement condamnables pour le bien commun, préférer privilégier le pire pour éviter le désastreux). Il finit par dire la vérité que personne ne veut entendre (et se griller). La plupart des personnages sont en fait des médiateurs pour faire passer un aspect du problème. Le problème de ce genre d'oeuvre, c'est que les personnages peinent à exister écrasés par les enjeux qu'ils servent. Même le deuil qui frappe Matt Damon a une fonction didactique et l'on ne parvient pas vraiment à s'attacher à lui, mais davantage à ce que son histoire va révéler sur la réalité du monde. Clooney parvient seul à donner de l'épaisseur à cet homme fourbu. Il dépasse la fonction qu'il a dans la narration et gagne une profondeur, celle d'un homme sans illusions, brisé et émouvant, car sans recours, sans espoir de salut. Il est rare de voir Clooney se transformer pour un rôle, il est davantage un acteur à l'ancienne (comme on le voit spectaculairement dans
The Good German). On ne l'attendait pas sur ce terrain. Et il y est impressionnant dans un rôle de composition, un vrai contre-emploi où il ne joue pas sur son aura ou son charme.
À travers ses convictions profondes et sa manière de s'engager sans détour, de se faire le porte-parole des causes qu'il défend, George Clooney est devenu peu à peu à l'écran et dans la vie, un peu plus qu'un acteur, le symbole d'un homme engagé qui a acquis suffisamment de notoriété et de reconnaissance pour défendre ses idéaux sans se reposer sur ses confortables lauriers. Ce n'est pas si courant. Il est devenu le symbole de cet Hollywood là, le plus estimable: activiste et conscient du monde. De l'élégance à l'engagement, ses rôles ont suivi cette belle évolution, du bellâtre d'
Urgences à Michael Clayton, avocat d'abord sans scrupules (c'est un pléonasme) puis s'attaquant à une multinationale dont il était censé assumer la défense. Cette société veut s'enrichir à n'importe quel prix (en laissant forcément des victimes dans son impitoyable sillage). Ce personnage permet à Clooney d'exprimer ses différents atouts: d'abord charmeur et charismatique, puis engagé moralement. L'équilibre qu'il a su trouver entre les films de divertissement pur et les films engagés et sérieux est assez exemplaire, car il ne fait pas les uns au détriment des autres. Aussi à l'aise dans
Ocean's 13 que dans
Syriana, c'est pour cette polyvalence et cet équilibre que George Clooney est hautement estimable, artistiquement et humainement.