Avec la disparition de Karl Malden à l'âge de 97 ans, on se souvient de sa composition de flic expérimenté et au cuir épais dans Les Rues de San Francisco. Pourtant l'acteur fut un compagnon de route d'Elia Kazan, pour qui il a joué dans
Un Tramway nommé désir et
Sur les quais. Il a également accompagné
Marlon Brando dans sa seule réalisation,
La Vengeance aux deux visages, datant de 1961, l'un des westerns qui se jouent des codes habituellement associés au genre, lui conférant une ampleur psychanalytique et métaphysique, doté d'un rythme lent et contemplatif. Cela en fait une oeuvre fascinante et singulière, inscrivant Brando dans la tradition des acteurs qui sont passés derrière la caméra pour un seul et unique coup de maître (ce qui fait songer à Charles Laughton et à
La Nuit du chasseur, déjà abordé dans cette même rubrique, il y a quelques temps).
La production du film fut chaotique. Fait dans le cadre de la société de production qu'avait montée l'acteur, Pennebaker Productions (du nom de sa mère), il est la preuve de son goût de la nuance et des contrastes, de sa réticence à toute simplification également. Le grand Marlon, à l'image de ce qu'il faisait dans ses grands rôles, ne voulait pas définir ses personnages de manière manichéenne. Il souhaitait les aborder dans toute leur complexité et leurs zones grises, dans toute leur humanité. A l'origine, il n'y avait donc ni bons, ni méchants dans l'histoire telle qu'il voulait la conter.
Brando avait d'abord envisagé d'en confier la réalisation à
Stanley Kubrick mais en assuma lui-même finalement l'entière responsabilité, quitte à y perdre ses dernières illusions sur le cinéma. Le projet, dont le budget initial avait doublé, lui échappa finalement et provoqua une amertume et un dégoût qui l'accompagneraient pour le reste de sa carrière. Le studio se chargea du montage final de ce gouffre, en changeant le parti-pris initial et surtout la fin, que Brando voulait beaucoup plus sombre. Le personnage de Karl Malden, dans son esprit, était le seul à dire la vérité lorsque tous autour de lui mentaient. Cette oeuvre reposait énormément sur les faux-semblants. Elle a été tronquée par le montage imposé par la Paramount qui voulait, avant tout, rentrer dans ses frais et ramener à des dimensions raisonnables ce projet hors normes (dont le premier montage faisait huit heures et dont la version longue avoisinait les trois heures). Pourtant, même ainsi charcuté, le film conserve sa force d'évocation et demeure l'un des westerns les plus intrigants, devenant métaphore de l'évolution d'un homme.

L'enfanceLe contexte s'installe de façon tout à fait classique. Des bandits ont braqué une banque et doivent fuir le Mexique avec les représentants de la loi sur leurs talons. On remarque entre le jeune Rio (Marlon Brando) et son complice Dad (Karl Malden), une grande complicité. Cependant lorsqu'il n'y a plus qu'une monture pour deux, Dad part avec le butin, laissant son ami se faire arrêter et envoyer en prison pour cinq ans. Après s'être évadé, Rio met tout en oeuvre pour se venger de la trahison de son compagnon, devenu un shérif respectable à Monterey.