Souvent, à la faveur d'une soirée désœuvrée, on se repasse un film qu'on avait pas vu depuis longtemps, dont on gardait un souvenir atténué. Et on se retrouve hypnotisés, pris par surprise, comme si c'était la première fois qu'on le découvrait. Reflets dans un oeil d'or de
John Huston a cet effet dérangeant, peu importe le nombre de fois où on a pu le voir, il distille son malaise intact, son ambiance glauque, ses personnages torturés, leurs relations malsaines, leurs blessures ouvertes. Il y a quelque chose d'attirant et de répugnant, de poisseux dans cette oeuvre fiévreuse. Voici donc encore un film de Huston dans cette rubrique. Et pas des moindres.
Datant de 1967, le film est l'occasion pour
Marlon Brando, de composer l'un de ses plus beaux rôles. Il incarne un officier rigide, tourmenté par son homosexualité refoulée. Il délaisse son épouse, Elizabeth Taylor (qui retrouve un emploi comparable à celui qu'elle avait dans
La Chatte sur un toit brûlant). Celle ci est objet de la fascination malsaine d'un jeune palefrenier (inquiétant Robert Forster), qui s'introduit chez elle pour la regarder dormir. Elle entretient une liaison avec un homme dont la femme est fragile psychologiquement. Ne se remettant pas de la perte de son enfant, cette dernière passe son temps en la compagnie étrange et fantasque de Anacleto, une sorte de serviteur qui lui est totalement dévoué.
Les faux semblantsIl y a dans cette oeuvre quelque chose des histoires à vif de Tennessee Williams (que Huston a adapté par ailleurs dans
La Nuit de l'iguane). Cependant, comme à son habitude, le cinéaste se tient à une distance ironique de ses personnages, son point de vue est froid (alors que quelqu'un comme Kazan aurait totalement épousé leurs émotions, dépeint leurs états d'âme avec intensité). Il y a une sorte de dérision cruelle dans sa manière de les aborder (attitude qui est l'une de ses grandes caractéristiques). Son intention première était de montrer cette histoire sous un filtre doré (ce choix esthétique a été réhabilité par une heureuse restauration il y a quelques temps). Cela confirme son intention de se tenir à une certaine distance, d'observer froidement ses protagonistes torturés, comme des reflets. Il nous transforme en voyeurs un peu étranges, à l'image du silencieux Robert Forster, qui s'immisce sans être vu dans les secrets les plus sombres du couple formé par Elizabeth Taylor et Marlon Brando.

Le film s'ouvre sur une énigme, un extrait du roman original de Carson McCullers, « Il y a un fort dans le sud où voici quelques années, un meurtre fut commis ». La description est vague, liminaire, on sait qu'on va assister à quelque chose de grave, même si, au final, ceci n'est en rien le récit d'un assassinat (ce dernier n'apparaissant que comme une conséquence). Les crimes sont plus métaphoriques. C'est d'abord celui de Brando, qui, fou de rage devant les provocations de sa femme menace de la tuer puis s'en prend à son cheval préféré. Elizabeth Taylor apparaît d'abord frivole et assez vulgaire. Elle sait incarner ce genre de personnage comme personne, cachant ses blessures sous une attitude résolument provocatrice, tonitruante, comme on le verra plus tard dans
Qui a peur de Virginia Woolf ? de
Mike Nichols où elle évolue -encore- au sein d'un couple qui ne peut plus se souffrir. Sa frustration la rend incroyablement sensuelle, comme dans
La chatte sur un toit brûlant où elle était négligée par
Paul Newman.
Ce qui préside au film, c'est la perversion et le double sens, sous les apparences anodines. Les escapades à cheval prennent un caractère presque érotique (lorsque la belle Liz s'éclipse dans un buisson avec Brian Keith, ou lorsqu'on aperçoit le palefrenier nu chevauchant au loin). Le cheval chéri de l'épouse délaissée devient la métaphore centrale du film. Elle s'en sert pour être infidèle. Le destrier est soigné par le jeune homme qui trouble l'auguste officier. Ce dernier se vengera sur l'animal, déchaînant sa fureur sur lui.