Le Retour de Hal Ashby était en 1978 un premier témoignage sur la manière dont les vétérans du Vietnam étaient traités aux Etats Unis. Jane Fonda y incarne Sally, la femme d'un homme extrêmement patriote qui va s'engager au Vietnam (Bruce Dern). Désoeuvrée pendant son absence, elle veut se rendre utile en aidant les blessés de guerre dans un hôpital. Elle y retrouve un homme qu'elle avait connu du temps où il était le héros convoité de son lycée. Il a été transformé par la guerre physiquement (il est paralysé des membres inférieurs) et moralement (il est amer et révolté).
Jon Voight dans ce rôle exprime toute la rage d'un homme fauché en pleine jeunesse, qui a perdu ses rêves de gloire, est revenu de ses illusions et éprouve une amertume et une frustration constantes, seule médaille véritable qu'il a ramenée de sa guerre. Elle sera sa rédemption. Il ne peut plus faire l'amour à une femme, mais il lui fait connaître le plaisir, ce dont son mari insensible a toujours été incapable. Il la révèle à elle-même, elle le ramène à la vie. L'équilibre que trouve le film entre sa dimension contestataire et cette belle romance concoure à sa réussite.
Jon Voight y est magnifique, redevient peu à peu grâce à la chaleur et à la tendresse de Sally l'homme qu'il était avant le désastre, chevaleresque et généreux, abandonne peu à peu sa colère pour réintégrer le monde des vivants. Fonda est belle, peu à peu s'émancipe de l'image de la femme au foyer exemplaire qu'elle se destinait à devenir, elle devient une femme épanouie et indépendante. L'évolution est double, romanesque comme une belle histoire d'amour. Le Vietnam montre son pouvoir d'anéantissement grâce à des personnages secondaires assez profonds: le jeune frère de l'amie de Sally et surtout Bruce Dern qui revient totalement brisé moralement de cette guerre en laquelle il croyait, qui fondait tout son système de valeurs. Il découvre un monde où il n'a plus aucune fonction. Son personnage est à la fois antipathique (conservateur, patriote, égoïste et psychorigide) et extrêmement touchant. Car Jane Fonda et
Jon Voight sont beaux, un peu irréels dans leur romance et l'espoir qu'ils retrouvent ensemble. Ils ont trouvé une nouvelle raison de vivre et des idéaux. Dern a perdu toutes ses illusions et ne trouve rien pour les remplacer. Il incarne le désarroi inextricable. Dans son regard traumatisé, il y a la détresse et l'abandon des anciens combattants de cette guerre. Celui qui se retrouve en fauteuil roulant finit par regagner une existence, un équilibre, une assurance qu'il avait déjà au lycée. Il est celui qui entraîne Fonda dans sa dynamique positive. Il est également celui qui rend totalement déplacé le retour de l'époux légitime et ses valeurs obsolètes. Dans sa performance généreuse, Voight conditionne le film, d'abord la fureur, le désespoir, puis l'espoir, l'amour, l'appréhension du vrai retour, la vie qui doit reprendre son cours, le symbole qu'il se doit de devenir, l'exemple qu'il doit donner. Il est celui qui passe toutes les étapes avec brio. Il devient alors une figure de héros typique, attachant et noble, mais parasitant finalement la gravité du sujet. L'histoire est belle, le couple est beau, leur amour intense. Mais d'une certaine manière, le message et l'engagement y perdent en force et en authenticité.

Né un 4 juillet d'
Oliver Stone allait se charger de rectifier le tir une dizaine d'années plus tard, ne cédant en rien aux facilités hollywoodiennes pour dépeindre le désarroi des vétérans du Vietnam. Il raconte le parcours de Ron Kovic, jeune homme éduqué dans les certitudes traditionnelles des WASP (blancs anglo-saxons, protestants) américains. Il est élevé dans le culte de la patrie, de l'héroïsme, de la performance. Il se doit d'être le meilleur en tout, exemplaire. Lorsqu'un marine vient vanter les mérites de l'engagement sous les drapeaux, le jeune Ron est galvanisé, décidé à se comporter en héros comme son père et son grand père avant lui. Mais la réalité qu'il rencontre est toute autre. A la fin de son innocence coïncide la fin de l'insouciance physique qui était la sienne. Touché à la moelle épinière, il doit se résigner à vivre dans un fauteuil, comme l'ombre de ce qu'il aurait dû être. Il s'agit véritablement d'un calvaire, d'un chemin de croix. Car juste après avoir été rapatrié, il refuse l'évidence, il continue de se comporter comme le winner qu'il se doit d'être. Puis son découragement, son incompréhension et sa fureur montent. Il découvre l'humiliation. Et là son handicap joue un rôle fondamental car il catalyse et symbolise toute sa rage. C'est tout ce que la guerre lui a pris. Il se réfugie dans l'alcool, la colère, tente de reconquérir un temps son amour de jeunesse et finalement plaque tout pour trouver un purgatoire au Mexique. Il cherche un réconfort éphémère dans des étreintes tarifées et déprimantes. Lors de sa rencontre avec
Willem Dafoe et leur affrontement absurde au milieu du désert, il touche le fond, la détresse absolue. Il est rongé d'impuissance et de culpabilité.
La grandeur du film, ce qui en fait une oeuvre à part, c'est que certes Kovic s'en sort, se reconstruit, finit se résigner et s'assumer. Mais il revient marqué de tout cela, pas indemne. Il n'a été aidé en rien, ni par sa famille qui ne peut le comprendre, ni par l'amour d'une femme comme
Jon Voight dans Le Retour. Il a livré un combat furieux et solitaire, qui a failli avoir raison de lui. On voit grâce à lui, toute la détresse d'une personne handicapée comme rarement au cinéma, encore renforcée par la honte d'être le rescapé d'une défaite, celle de son pays, de ses valeurs, de celui qu'il était. Sa ruine est aussi celle de l'Amérique de ces années là. Kovic en devient le symbole, écartelé entre la vie qu'il avait rêvée et celle qu'il a été contraint de vivre. Il y a une dureté et une rudesse sans complaisance dans tout ce qu'il traverse, assez peu de consolations et de reconnaissance (hormis aux toutes dernières minutes du film). Il y a cette colère, rarement évoquée, l'injustice profonde dont il est victime, le désarroi qu'il ressent en permanence. On n'est pas devant un héros d'une sagesse et d'un courage supérieurs qui surmonte son état. On est devant sa colère, sa souffrance, celle dont il doit prendre l'habitude, l'intégrer pour enfin se réaliser du mieux qu'il peut. C'est là une approche plus crue, plus franche, plus impitoyable et plus conforme à la réalité. Nous ne sommes d'ailleurs pas très loin de l'état de Geirr, héros de
l'Art de la pensée négative.
La situation dénoncée par
Né un 4 juillet gagne ainsi en profondeur, d'une manière beaucoup plus expressive et au premier degré que dans
Johnny got his gun (il s'agit d'
Oliver Stone), mais avec une puissance toute aussi profonde. Car à aucun moment dans l'interprétation de Tom Cruise, la détresse n'est atténuée. C'est ce qui en fait un film dur et profondément intègre. En plus de sa peinture sans concessions pour décrire les tourments d'une époque, vient s'ajouter cette justesse impitoyable pour dépeindre les tourments intimes de son héros. Pour qui veut comprendre la réalité des frustrations engendrées par le handicap, il s'agit d'une oeuvre aussi fondamentale que
le Scaphandre et le Papillon.