Le cinéma est un art visuel. Mais il est mieux que la vie, comme dirait Truffaut car sa mise en scène lui permet de dépasser l'apparence et les idées toutes faites. Au delà du premier regard choqué, instinctif et épidermique, simple et commun à tout le monde, il peut par la force de la narration, dépasser la réaction première et nuancer le jugement, changer le point de vue confortable qui catégorise et simplifie tout. Ainsi, on peut voir l'humanité des monstres ou des névrosés pour proclamer leur droit à l'existence et à l'épanouissement. On envisage les personnages non plus comme des cas cliniques, des malheureux à soigner ou à corriger, mais comme des êtres respectables qui sont en quête de leur bonheur et peuvent y parvenir à la manière qui leur convient.
Elephant man est de ce point de vue un classique incontournable. John Merrick est l'incarnation absolue de ce qu'est le handicap dans sa manifestation la plus injuste et la plus terrifiante. Il est d'abord considéré comme une bête de foire, une attraction effarante, dénué de toute humanité et traité sans égards. Cependant, le « monstre » est doué de conscience et de sensibilité. Un docteur de renom (
Anthony Hopkins) s'en rend compte et le prend sous son aile. Pour la première fois, il ose parler, dévoile sa sensibilité, éprouve la reconnaissance sans bornes de ceux qui n'ont pas l'habitude que la vie leur soit douce. La mise en scène de Lynch est influencée par l'expressionnisme. La lumière clémente de l'hôpital s'oppose à l'obscurité sinistre des fêtes foraines ou encore des nuits insomniaques de l'homme éléphant qui ressemblent à des cauchemars. Il ne peut s'étendre, il a une élocution difficile, le visage totalement difforme, la démarche pénible. Il vit dans l'appréhension constante des autres, à vouloir de toutes ses forces leur complaire pour qu'ils l'acceptent enfin. Peu à peu, de sujet d'étude, il devient l'ami du docteur. Cependant la hantise n'est jamais bien loin. Est-il encore exposé pour cette bonne société londonienne qui vient cueillir des frissons en le visitant dans sa chambre? Est-il la même bête de foire que l'on vient admirer pour satisfaire une fascination malsaine ? L'ambiguïté demeure. Lui ne cherche que la chaleur, l'amitié, qu'on lui parle au lieu qu'on crie d'effroi en le voyant.
John Merrick n'a pas conscience d'être une aberration. On lui épargne son reflet dans les miroirs. Il est animé de volontés assez banales: avoir des amis, s'enticher d'une belle femme (dans le beau duo qu'il joue avec Anne Bancroft, la scène du baiser dans
Roméo et Juliette), prendre le thé, aller au théâtre, avoir une famille (il regarde sans cesse la photo de sa mère qu'il montre avec mélancolie). Il est un jeune homme sensible et à fleur de peau, délicat même. Le drame est que son aspect est une barrière insurmontable. Ses désirs sont simples, mais totalement condamnés par son physique spectaculaire. Il est un bête de foire, puis un phénomène médiatique, il demeure une attraction, quelque chose qui est voué à être jeté en pâture au regard des autres. Lui ne se considère que comme un être humain. Dans le cri fragile et déchirant
John Hurt à la fin du film, il exprime sa révolte désespérée.
Le personnage est presque une hyperbole, une infirmité totale. Du coup, les réactions qu'il provoque sont spectaculaires, excessives et primaires. Elles sont surtout révélatrices de notre défiance instinctive pour tout ce qui n'est pas conforme, une invitation à revenir sur nos préjugés les plus profonds et les plus ancrés. Son apparence est monstrueuse, révulse et fascine. Il est dur de chasser cette impression première même devant le film.
Elephant man est finalement un chef d'oeuvre sur le décalage entre ce qu'un personnage est, et ce qu'il semble. C'est une réflexion sur le point de vue. Il est puissant et universel en cela.