Guillermo Del Toro fait les films qu’il veut. Cette déclaration peut paraître absurde, au pays du « film d’auteur » tout puissant. Mais en terre hollywoodienne, où le pouvoir décisionnaire est souvent éclaté et les enjeux parfois colossaux, cette maxime n’a rien d’évident.
Guillermo Del Toro n’est pas du genre à clamer son indépendance sur les toits, mais il a clairement œuvré pour la mériter. Ayant tiré toutes les leçons de sa catastrophique expérience avec le studio Miramax, sur le tournage de
Mimic en 1996-97, le cinéaste mexicain a pris soin de consolider son statut juridique à Hollywood tout en refusant de s’engager sur des projets où les décisionnaires étaient trop nombreux ou trop versatiles. Et qu’importe si le sujet du film, (fantastique, féérique, horrifique) était en mesure de le séduire. Ainsi l’a-t-on vu refuser au fil des ans
Je suis une légende, Watchmen – les gardiens (qu’il n’envisageait que sous forme de feuilleton), X-Men 3 – l’affrontement final, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban (sur lequel il casa son ami et collaborateur Alfonso Cuaron), Harry Potter et le Prince de sang mêlé et
Harry Potter et les Reliques de la Mort, Halo (suite à de longues négociations avec Peter Jackson), le script très courtisé de
Killing on Carnival Row, un nouveau
Tarzan et très probablement The Wolfman avec Benicio Del Toro.
De son côté, Del Toro pousse depuis plusieurs années la concrétisation de ses projets chéris tels que
Les Montagnes hallucinées (qui faillit se faire sous l’impulsion de Spielberg avant que la frilosité des cadres de Dreamworks ne bloque l’affaire), sa propre vision de
Montecristo (dont un script circulerait chez les producteurs français),
3993 (qui conclurait sa trilogie sur la guerre civile espagnole), un
Frankenstein réellement fidèle au livre de Mary Shelley,
Silver (film de catcheur super-héros dont l’écriture peine depuis de longues années),
Sleepless Knights (sa version plus « burtonienne » de
SOS Fantômes),
Deadman d’après la bédé de DC Comics,
Sarcophage (un projet en performance capture développé par James Cameron, qui pourrait être co-réalisateur), une nouvelle adaptation du
Vent dans les saules etc. etc.
Si tous ces films ne se sont pas concrétisés depuis plusieurs années, c’est que les conditions imposées par Del Toro aux studios sont suffisamment sévères pour en faire reculer plus d’un. Mais le cinéaste justifie de sa patience en récitant le proverbe asiatique : «
Si tu restes suffisamment longtemps assis au bord de la rivière, alors tu y verras passer le corps de ton ennemi ». Parmi ces « ennemis », peut-être devons-nous compter Stacey Snider. Cette ancienne cadre d’Universal fit en effet capoter le projet
Hellboy en 1998, alors qu’il s’apprêtait à voir le jour pratiquement sous la forme où nous le connaissons. Del Toro continue de penser que son film, s’il était sorti à cette époque pré-
Matrix et pré-
X-men, se serait très nettement distingué dans le cœur du public, annonçant la vague moderne de super-hero movies plutôt que d’en constituer « une franchise de plus ». Toujours est-il que Stacey Snider est maintenant un cadre très haut placé chez Dreamworks (est-ce elle qui a demandé à rajouter une histoire d’amour dans
Les Montagnes hallucinées, provoquant l’arrêt immédiat des négociations ?) et le studio Universal a donc été libre de repêcher la franchise
Hellboy chez Revolution Studios (suite à un deal avec Columbia, trop long à expliquer ici).