Dans Japon et Bataille dans le ciel, la démarche était plus conceptuelle encore: vous cherchiez de la beauté dans la laideur ou plus précisément vous aimiez mélanger la beauté et la laideur comme un peintre. Oui mais pour une raison simple: j’aime l’authenticité. La majorité des gens que vous croisez dans la rue sont moches. Donc il fallait prendre des personnages qui appartiennent à cette réalité. Je ne comprends pas pourquoi les films devraient tous contenir des gens uniquement beaux. C’est incompréhensible. Je ne cherche pas la belle nana. Pour trouver une belle nana, je vais dans une boîte de nuit. C’est mon penchant naturaliste, je dirais. Il y a aussi ce questionnement qui peut surgir dans cette confrontation entre une fille censée être belle et un homme censé être moche. Et puis, il y a une troisième raison. C’est que personnellement je trouve l’homme perçu comme laid par la majorité des spectateurs, extrêmement beau. Sexuellement, je suis attiré par les femmes mais quand j’étais plus jeune, je cherchais à tout prix les plus belles filles. Je ne suis pas un beau garçon mais j’essayais de draguer au maximum des canons. Aujourd’hui, de plus en plus, j’aime beaucoup les prétendues «laides». Une grosse laide peut être plus excitante qu’un mannequin anorexique. Si vous connaissez une femme laide dans votre entourage, imaginez que vous allez au lit avec elle. Ca peut être bien ou pas bien mais vous la regarderez dans un état d’esprit libre, fatigué. Vous êtes dans une bulle et quand vous regarderez son corps, il deviendra beau. J’adore ça. L’horizon esthétique s’ouvre et la beauté n’est pas dans le corps. Mais plus dans le regard qui n’implique pas nécessairement la transfiguration. Regardez la poésie industrielle, c’est exactement ça: trouver de la beauté dans la laideur. Donc si vous me demandez avec qui je préférerai coucher entre la belle et la moche de
Bataille dans le ciel, je dirais que la balance penche plus d’un côté que de l’autre.
Vous avez vu Le Village, de M. Night Shyamalan, auquel certains pensent? Non, je ne l’ai jamais vu. Mais on m’en a beaucoup parlé en raison des similitudes avec mon film. Mon assistant-réalisateur m’assénait pendant le tournage qu’il ne savait pas pourquoi mais que ça lui faisait penser à ce film que tout le monde me décrit comme
Lumière Silencieuse en plus commercial. Ce genre d’étiquetage me fait rire. Je ne sais si vous allez me croire mais je considère un film comme
Japon très commercial. Mon chef-opérateur aimait le cinéma de Coppola et donc venait d’horizons différents du mien. Et au moment du montage, il me demandait de couper au maximum. A ce moment-là, je me suis rendu compte qu’il fallait assumer. C’est une question de goût que de laisser vivre pleinement des séquences sans abuser du découpage. Je ne cherche pas, encore une fois, de réactions spécifiques chez le public. C’est moi qui voit le film de cette façon. Couper signifierait arrêter juste avant l’orgasme. Il faut que le plan explose. Je ne pense pas au moment de réaliser les films à ma carrière – un film possède un début et sa propre fin – mais avec
Bataille dans le ciel, j’ai essayé de paraître moins radical en espérant que ça fonctionnerait mieux. Ce n’était pas un échec mais la nature était différente. Sur
Lumière silencieuse, je me suis dit que j’allais être encore plus accessible car ça parlait d’une histoire d’amour compréhensible. C’est très simple, très direct. Je ne pense pas que ce soit réellement radical. Si on montrait
Lumière Silencieuse et
Matrix au 17ème siècle, je suis persuadé que les gens considéreraient
Lumière Silencieuse comme grand public et
Matrix comme une merde. Aujourd’hui, tout a changé. Peut-être que j’appartiens à une autre époque.
Propos recueillis par Romain Le Vern