Oui, il est loin le temps où James Duval se déhanchait en boîte de nuit sous une lumière stroboscopique sur un morceau de
Nine Inch Nails. Le temps où, dans des décors bleutés et rougeoyants comme l’enfer lugubre, Rose McGowan, cigarette au bec, faisait la gueule. Le temps où Gregg Araki réalisait l’uppercut
Doom Generation. Le temps où les ados fantasmaient sur Shannen Doherty ou Tori Spelling de la série
Bervely Hills 90210 est révolu. Et Gregg Araki l'a bien compris: on préfère désormais
Britney Spears qui aurait très bien pu jouer dans
Smiley Face si, selon lui, "elle avait été bonne actrice". Dans les années 90, ses personnages d'adolescents libertaires cherchaient à fuir des fantômes réacs et à faire corps avec leurs fantasmes. Aujourd’hui, ils ont grandi, se goinfrent de space cakes et oublient de régler leur dealer huissier. Après la comédie romantique délicatement subversive (
Splendor) et le mélodrame qui fend le cœur (
Mysterious Skin), Gregg Araki revient une comédie shootée à l’humour cintré qui carbure à deux cents à l’heure sans répit. La génération
no future qui n’arrive plus à vivre à fond ses fantasmes peut aller se faire foutre.
Pourquoi un tel changement après Mysterious Skin? Je suis très fier de Mysterious Skin mais ce film était tellement sombre et triste que j’ai immédiatement eu besoin de réaliser un nouveau long métrage totalement différent. Comme un virage à 180°. Je pense que Mysterious Skin et Smiley Face peuvent être considérés comme le yin et le yang. Dans le sens où Mysterious Skin est le premier film que j’ai réalisé qui était 100% tragique et Smiley Face, 100% comique.
Pourquoi vous n’adaptez plus vos scénarios? J’ai écrit le script de Mysterious Skin mais c’était la première fois que je m’appuyais sur une idée qui n’était pas la mienne. A l’origine, il s’agissait d’un roman écrit par Scott Heim. Pour la première fois, j’ai fonctionné sur un coup de cœur. J’en suis littéralement tombé amoureux que ce soit des personnages ou de la manière dont l’histoire était racontée. C’est peu pareil pour Smiley Face: je suis tombé amoureux du script de Dylan Haggerty, j’ai adoré le personnage principal. La raison pour laquelle je l’ai aimé à ce point venait du traitement unique et original qui m’a donné envie de travailler dessus autant que si je l’avais écrit.
Pour la première fois dans votre cinéma, le personnage principal est totalement asexué. Vous avez essayé d’apporter une dimension sexuelle ou vous n’en aviez rien à faire? C’est la vraie grande différence avec mes précédents films. Déjà à l’écriture du scénario, il y avait une volonté de ne pas donner de sexualité au personnage principal. Je trouve ça juste pour écorner l’image de la femme au cinéma que l’on essaye généralement de rendre hypersexuée. La femme ici n’est pas un objet sexuel. Tout ce qui l’intéresse, c’est son lit et son herbe.
Avez-vous déjà bouffé du space-cake? En fait, la scène du début où elle est allongée, tourne la tête et se rend compte qu’elle vient d’ingurgiter le space-cake m’est déjà arrivée lorsque j’étais à l’université. J’ai essayé de reproduire la sensation que j’ai ressenti avec une image qui se dissout. Je n’en avais pas mangé autant, c’était juste des gâteaux au chocolat. Dans Smiley Face, le personnage principal est comme à l’entracte de sa vie. Elle étudie l’économie, elle rêve d’être actrice mais sa vie est coincée sur son canapé et ne va nulle part. Elle représente une forme de sous culture. C’est assez fréquent dans mon cinéma de voir un personnage assez naïf qui se heurte à la violence de la société, sans parler de violence au sens strict. Qui se heurte au monde qui l’entoure. Je pense que cela tient de la manière dont je le perçois sans nécessairement que ce soit une critique.
Pour ces raisons, vous n’avez pas eu envie de proposer le rôle à James Duval? C’est clair que James Duval a toujours incarné cette naïveté face à un monde agressif. Je ne devrais peut-être pas le dire mais dans la vie de tous les jours James ressemble plus au personnage de Smiley Face (il rit). J’ai beaucoup pensé à lui durant le tournage. Mais je ne pense pas qu’il aurait pu jouer dedans dans le sens où il avait déjà un autre tournage de prévu.
Après la longue période entre Splendor et Mysterious Skin, vous avez rebondi plutôt vite avec Smiley Face. Vous comptez devenir plus prolifique? C’est tout ce que j’espère. Entre Splendor et Mysterious Skin, je n’ai pas eu le temps de me reposer. J’avais différents projets, notamment un pilote de série télé. Le financement d’un film est tellement chaotique que l’on ne peut rien prévoir à l’avance. Après Mysterious Skin, il y avait un autre projet que je devais monter qui s’appelait CREEEEPS!. A la dernière minute, ça ne s’est pas fait. J’essaye toujours de le faire cependant. J’avais lu le scénario de Smiley Face avant de m’y atteler et il m’avait tapé dans l’œil. Paradoxalement, Smiley Face s’est monté très rapidement.
Comment s’est déterminé le choix d’Anna Faris? C’est un «chalenging» rôle donc il fallait une actrice solide pour porter tout le film et incarner un personnage qui n’arrête de prendre les mauvaises directions. Le principal, c’est d’accepter le personnage et de ne jamais être ennuyer en regardant celle qui l’interprète. Anna passe tellement bien à l’écran qu’elle pourrait faire gober n’importe quoi à n’importe qui. Je l’avais remarqué dans Lost in Translation, de Sofia Coppola, où elle était absolument géniale. Quand elle apparaît dans le film, elle l’illumine alors que la tonalité est plutôt grisâtre qui apporte une vraie énergie. C’était mon seul choix. D’autant qu’à chaque fois qu’on la voit dans un film, elle apparaît de manière trop brève. On a envie de la voir davantage. Parmi les actrices contemporaines qui ont la vingtaine et qui sont jolies, Anna est unique. Elle est belle mais utilise son corps, ses mimiques, et ressemble à un personnage issu d’un cartoon. Elle utilise l’humour comme personne. Ce qui me fallait pour ce personnage de girl next door qui s’encanaille. Je la voulais blonde avec un sweat rouge.