C’est un tournage qui ne ressemblait pas à beaucoup d’autres…Ah oui, c’est sans doute l’aventure la plus extrême que j’ai connue au cinéma ! Et puis Emanuele a une méthode de travail bien à lui, avec beaucoup d’improvisation, beaucoup de changements de dernière minute dans les scènes ou les dialogues… A Buenos Aires, on a commencé par des répétitions très physiques. Par exemple, la tempête : une foule qui apprend à bouger ensemble, et à se tomber dessus, comme une chorégraphie. C’était comme un atelier de théâtre. Je communiquais mal avec les autres acteurs ou figurants, parce que je parle mal italien ou espagnol, et le premier contact a été physique : moi qui suis plutôt quelqu’un d’inhibé, j’ai dû me jeter dedans, sans aucune pudeur !
Ensuite, on a tourné successivement les scènes à l’intérieur du bateau, puis celles à Ellis Island. Par la suite, il y a eu les scènes sur le pont, et c’était plus étrange : on était tous convoqués, comédiens et figurants, une masse sur un tout petit bateau, on quittait le quai pour la journée en mer, sans savoir ce qu’on allait faire. Emanuele décidait selon l’inspiration. J’étais au service du film, mais l’ego finit toujours par remonter. Je me disais : est-ce que je vais l’inspirer assez pour qu’il ait envie de me faire tourner aujourd’hui, ou est-ce que je vais rester dans ma loge ? Et s’il s’agit d’une scène de foule, qu’est-ce qu’il voudra de moi, spécifiquement ? J’étais laissé à moi-même. J’ai beaucoup observé, c’était un tel spectacle ! J’ai pris des photos, j’ai fait des croquis. Je pouvais rester en retrait, observer et être observée par les autres, je me sentais dans mon personnage…

Lucy est tout de même un personnage qui évolue, elle est de plus en plus humaine au fil du film…Mais l’antipathie qu’elle dégage, par exemple la manière très hautaine avec laquelle elle déloge une fille de son lit, ça me plaisait beaucoup. J’aurais presque voulu qu’il y en ait plus, j’aime bien les personnages antipathiques ! Et puis, du coup, c’était plus évident de l’amener vers quelque chose de plus. Mais je trouve qu’à Ellis Island, elle reste assez hautaine : c’est sa langue, elle sait comment ça se passe, elle est différente des autres…
On savait aussi dès le départ qu’on aurait, Vincenzo Amato et moi, une histoire d’amour un peu particulière à jouer, qu’on allait finir ensemble… Mais c’était amené par de toutes petites touches : des scènes dont on connaissait l’enjeu. Le cache-cache dans les bouches d’aération, l’arrivée à New York dans le brouillard. Honnêtement, on ne savait pas comment elles seraient montées, on ne pouvait que jouer la situation…
Vous dites qu’ils vont « finir ensemble »…Vous êtes sûre ?Oui, je suis très optimiste ! Je sais que c’est un peu idiot d’imaginer un futur à ces deux personnages, mais je suis comme ça.
Est-ce que vous portez un regard politique sur le film ?On peut réfléchir à la vision qu’il donne des Etats-Unis, mais je n’ai pas beaucoup pensé à ça. Il y a un discours évident sur la standardisation : tous ces gens différents, qu’on voit à Ellis Island, et qui vont être coulés dans le même moule. Mais c’est avant tout le film d’Emanuele, il avait tout en tête et il l’a porté de bout en bout. J’ai fait mon boulot d’actrice, et j’ai de plus en plus le sentiment qu’il s’agit de se mettre au service d’un metteur en scène, pour le plaisir de se laisser porter, guider, sans rien contrôler. Moi j’aime énormément tout le début du film, la manière qu’Emanuele a de saisir la magie de l’ancien monde, de filmer ces femmes, la brutalité de tout abandonner, ce sens des matières, qu’il s’agisse de corps ou de paysages. Et puis tout l’aspect onirique et comique. C’est drôle, cette carotte géante dans du lait ! Même si on était en combinaison de plongée dans une piscine très froide… !
Propos recueillis par Alexandre Jumel