Par Sophie Wittmer - 28 janvier 2008 - 0 commentaire(s)
Après un échec retentissant, celui des Parisiens, Claude Lelouch s’efface pour nous surprendre avec un film à la fois piquant et émouvant, Roman de gare. Un film qui vient rompre avec ces dernières œuvres, un film au travers duquel il semble se remettre en question, un film qu’il a réalisé dans la plus grande discrétion afin de lui laisser une existence propre ne reposant plus sur le récit, la surprise que sur un nom. Un rebondissement inattendu dans sa carrière sur lequel il revient avec sincérité.


Vous avez renoncé à votre projet de trilogie après l’échec des Parisiens, une décision qui reste aujourd’hui liée à une certaine amertume, avez-vous réussi à la dépasser ?
C’est toujours très compliqué avant d’être simple, mais la contrainte sollicite l’imagination, c’est ce qui nous fait avancer dans la vie. C’est difficile mais passionnant. Toute ma vie a été rythmé par des succès et des échecs, de moments de bonheur et de tristesse. La vie est finalement une association de malfaiteurs, il faut savoir s’adapter, être perméable afin de pouvoir faire face à tous les cas de figure, et je pense que c’est certainement ma principale, peut-être la seule, de mes qualités. J’ai toujours su faire face et c’est probablement la raison pour laquelle j’ai fait certains films, que je me suis marié plusieurs fois, que j’ai eu plusieurs enfants. J’ai eu la chance d’avoir une vie très riche, je ne me suis jamais ennuyé, j’ai vécu, jusqu’ici, pleinement chaque seconde. Les Parisiens ne fut qu’une nouvelle difficulté à affronter. Plus que le succès, l’échec laisse finalement toujours passer beaucoup de choses, il faut savoir l’écouter, se poser les bonnes questions. Notre plénitude est forcément remise en cause, plus que dans une configuration pleinement heureuse où l’imagination fonctionne alors beaucoup moins. Je voulais faire une trilogie sur le genre humain, le public n’a pas voulu du numéro trois, elle s’est donc achevée avec le numéro deux. Je n’abandonne pas pour autant l’idée, si je retrouve un certain luxe financier, je m’y remettrais peut-être. Pour le moment je me suis adapté à la situation présente et je me suis tourné vers un tout autre sujet. Un film réalisé avec des moyens réduits, un film que j’aime beaucoup et qui ne serait pas ce qu’il est s’il n’y avait pas eu d’autres films avant celui-ci. Chaque film est le brouillon du prochain, ils en sont tous les brouillons et c’est ce que j’adore dans un dernier film, qu’il soit une mise au propre de ce qui a précédé, de ce que l’on a ressenti, rencontré. Je suis un autodidacte, chaque seconde de la vie est pour moi une leçon et tout ce que j’ai réussi, je l’ai en fait d’abord raté. L’échec est en ce sens la plus grande université du monde. Du succès on ne retire pas forcément de choses intéressantes. Dans les relations amoureuses, par exemple, s’aimer dans le succès a quelque chose de vicié, de facile, et c’est plus dans l’échec que l’on peut mesurer une grande histoire. La notion de progrès passe par l’échec, il est récurrent dans ma vie et c’est ce qui m’a permis d’avancer et d’obtenir certains succès.


Roman de gare s’inscrit-il ainsi dans la lignée de cet échec ?
Ce film correspond effectivement à l’état dans lequel j’étais après l’échec des Parisiens. J’ai pris conscience que nous traversions vraiment une époque basée sur l’essentiel, où l’erreur n’est pas permise, où il faut se montrer excellent, on ne fait plus de choses inutiles et l’on ne respecte plus ce qui est seulement moyen. Par le jeu des nouveaux réseaux de communication actuels, ce qui est médiocre est tué très rapidement. Ce n’est d’ailleurs plus la critique qui est redoutable, mais les premiers spectateurs qui correspondent très vite avec les autres, notamment par internet. Le succès a pris trop d’importance. Durant de nombreuses années, il y a eu des petits films passionnants que le public allait voir, aujourd’hui les spectateurs se dirigent principalement vers le succès immédiat et rapide. Il faut donc aller à l’essentiel et Roman de gare est un film sur l’essentiel. J’ai tenu à ce que chaque séquence corresponde à l’attente du public et j’ai décidé de ne prendre aucun détour, aucun chemin de traverse comme j’en ai l’habitude. Le cinéma se doit de coller à son époque, c’est avant tout un art populaire. A l’heure du zapping, on ne peut se laisser aller à certaines dérives, même si personnellement j’en raffole. Même dans nos vies personnelles, il est de plus en plus difficile de se laisser aller, on ne peut plus se reposer, on se doit d’être toujours parfait.
Roman de gare est ainsi une synthèse de mes films, mais je ne laisse pas de temps, pas de place pour penser à autre chose, j’empêche ici le spectateur de sortir du film.

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