Après le succès mérité des Triplettes de Belleville, comment le projet de L'Illusionniste s'est-il présenté à vous ? Avec
Les Triplettes de Belleville, j'ai voulu rendre hommage à Jacques Tati par petites touches. Par exemple, il y a les affiches de ses films que l'on peut apercevoir sur les murs de l'appartement des Triplettes ou encore l'extrait d'un de ses films lorsqu'elles regardent la télévision. Dans ce dessein, j'ai demandé l'autorisation à Sophie Tatischeff, la petite fille du cinéaste. Lorsque Sophie à découvert les dessins et le scénario des Triplettes de Belleville, elle a eu l'idée de me proposer d'adapter le scénario de
L'Illusionniste que son père n'avait pas pu réaliser. Hélas, on n'a jamais pu se rencontrer pour discuter du projet, car Sophie est décédée deux mois plus tard. Par acquis de conscience et avec un certain poids émotionnel lié à sa disparition, je me suis procuré le scénario. Si Tati ne l'avait pas réalisé, cela devait être pour de bonnes raisons. Je ne m'attendais donc pas à grand-chose. Or, ce fut tout le contraire...
Avez-vous effectué des modifications par rapport au scénario d'origine ? Jacques Tati avait dicté ses idées à Jean Claude Carrière. Par la suite, celui-ci les a retravaillés et mis en forme afin de rendre cohérent l'ensemble. Ainsi, le script obtenu n'était pas conventionnel. Il se présentait plutôt comme une petite nouvelle très bien écrite, mais dépourvu d'indications techniques précises et totalement dénué de paroles. Sous cette forme, certains gags paraissaient un peu faibles et d'autres passages trop imagés. Au final, après modification de ma part, j'ai gardé environ 70 % du script original. Pour l'essentiel, j'ai coupé les séquences que je ne comprenais pas, j'ai ajouté des personnages nouveaux ainsi que des passages inédits que je voulais voir prendre vie à l'écran.
Vous pouvez nous donner des exemples de personnages que vous avez créés ? À l'origine,
L'Illusionniste était accompagné par des poules, mais je ne voyais pas comment exploiter cet animal en l'état pour raconter une jolie histoire avec leur omniscience. J'ai donc imaginé ce gros lapin blanc monstrueux et carnivore aux antipodes du Panpan de Disney. J'ai aussi ajouté des personnages comme le clown alcoolique et suicidaire ou encore le ventriloque.
Quelle structure avez-vous mis en place afin de réaliser votre second long-métrage d'animation ? J'ai créé le studio Gjango Films en Écosse. On a fait appel à des amis avec lesquels j'avais déjà collaboré sur
Les Triplettes de Belleville, ainsi que de nombreux autres animateurs tout aussi talentueux. Outre la constitution de l'équipe technique, il fallait aussi gérer tout l'aspect financier et penser à développer des projets viables. Ce fut très complexe à mettre en place...
C'est pour ces raisons que votre studio vient de fermer ses portes ? Je n'étais pas à l'aise à l'idée d'avoir mon propre studio et gérer l'aspect business. Pour que Gjango Films soit pérenne, j'aurai dû accepter des projets trop pauvres et inintéressants, comme des publicités ou des séries télévisées.
Pourtant, Folimages de Jacques-Rémy Girerd est un contre-exemple, le studio ayant réussi à concilier l'aspect créatif et l'aspect financier. Effectivement, c'est l'exception qui confirme la règle. Jacques-Remy Girerd est avant tout un artiste qui a réussi à allier la part artistique et la part financière. Pour Jacques et ses collaborateurs, Folimage est un véritable atelier créatif plutôt qu'un vulgaire studio qui cherche uniquement à faire de l'argent. Actuellement, Folimage reste le seul studio en France à réaliser des projets intéressants tout en gardant une empreinte artistique forte, le tout dans une bonne ambiance avec des gens talentueux. De plus, le studio existe depuis longtemps, ce qui lui procure une image familiale sans égale dans l'hexagone. C'est quelque chose de très précieux si l'on veut conserver une certaine éthique artistique dans ce domaine.
Avec l'Illusionniste, vous racontez une histoire filiale et intime. Est-elle le reflet de vos préoccupations personnelles ? Cela faisait pas mal de temps que je voulais réaliser un film entre un père et sa fille. D'une part, le script de
L'Illusionniste constituait une très belle déclaration d'amour de Jacques Tati pour Sophie, sa fille. Ce fut l'une des raisons pour laquelle j'ai réalisé ce film. D'autre part, j'ai une fille et le passage du stade de la fillette à celui de femme est très marquant aux yeux d'un père. Pouvoir transposer cela au cinéma représentait donc un joli challenge artistique et émotionnel.