Avec
Sa Majesté Minor, Jean-Jacques Annaud risque gros. Notamment une volée de bois vert de la part des critiques. Lors des premières projections, l’accueil était tellement désastreux qu’Annaud est venu lui-même présenter le film à la presse. Il a même été jusqu’à inviter des journalistes triés sur le volet à venir discuter avec lui lors d’un déjeuner. Au départ, l’angle de l’entretien était axé sur la sexualité dans son cinéma. Le cinéaste accepte. Sa condition ? Lire la critique et en débattre ouvertement avec le rédacteur. Ce qui est noble et intelligent. Ce qu’on a visiblement oublié de lui dire, c’est que, sans être assassine, notre critique était plutôt mitigée. En lisant le papier, son visage se décompose comme si je venais de lui annoncer que la fin du monde était prévue dans cinq minutes. Il le pose sur la table et s’exprime enfin : "
vous n’avez strictement rien compris à mon film, vous n’avez vu que du cul, c’est votre problème". Critique de la critique par Jean-Jacques Annaud.
Jean-Jacques Annaud : Il s’agit très clairement d’une comédie, d’une farce. En plein dans la liberté païenne d’une époque qui n’a pas connu le puritanisme. Une civilisation totalement joviale qui honore le phallus comme on l’honore en Inde. C’est autre chose que ce que vous qualifiez de "bite" dans votre critique. En Inde, vous ne le savez peut-être pas mais on honore le sexe masculin. On ne s’en offusque pas. Du coup, on n’écrit pas des critiques comme ça parce qu’on est offusqué. Mais je comprends que vous le soyez en même temps…
Je ne vois pas le rapport. Mais si, vous êtes offusqué. Vous êtes dérangé. En gros, vous trouvez mon film nul.
Ce n’est clairement pas ce que j’ai écrit. A la première projection du film, les réactions ont été très violentes et agressives. J'ai considéré qu’il s’agissait d’un film "autre". Votre représentation de la sexualité ne m'offusque pas. Je vous en parle bien volontiers de la représentation de la sexualité! J’ai traité le sexe de manière totalement débonnaire. Vous dîtes "grivois", on peut appeler ça comme ça. La grivoiserie est rustique, paysanne. Païen, vous savez ce que ça signifie ? Ça veut dire paysan. L’amour à la campagne, c’est comme l’amour dans un poulailler. C’est sincère, c’est à la bonne franquette. C’est une autre angulation. C’est avoir un œil rustique sur les plaisirs du corps. Et fait avec une totale liberté, jubilation, tranquillité. Encore une fois, j’ai essayé de retrouver l’esprit païen. Je l’ai voulu comme ça dès le départ. Je pense vraiment que l’amour est au centre de la vie. Généralement, il y a une pulsion irrépressible qui est très animale. Que j’adore. J’ai aimé traiter l’amour de différentes façons dans mes films. Et ce depuis mes débuts. Dans
La victoire en chantant, il y a une toute petite scène grotesque. Mais j’ai traité la sexualité avec plus de chaleur dans
La guerre du feu où c’était vraiment ma première scène d’amour. J’ai adoré ça car selon moi, cette scène avait un sens anthropologique profond car je montrais des gens qui faisaient l’amour face à face. C’était une vraie progression. Elle est assez sensuelle car elle était en plein décor de pluie et de boue, sans dialogue. J’en ai fait une aussi dans
Le nom de la Rose qui semblait presque déplacée mais qui était dans le roman.
Dans Sa Majesté Minor, on ne retrouve absolument pas cette sensualité. Est-ce dû au fait qu’on ne s’attache jamais aux personnages ?La sensualité n’est pas le propos du film. Le propos, c’est d’être dans la fantaisie, la bouffonnerie. Tout en m’accrochant à des thèmes très proches comme le petit mec qui devient star, comme dans
Coup de tête, un personnage caricatural dans un microcosme, comme dans
La victoire en chantant, le rapport à l’animal etc. Effectivement, les personnages dans
Minor sont tellement singuliers qu’on ne s’y attache pas. Dieu merci, je m’attendais à avoir des réactions terriblement contrastées et vous me le prouvez. C’est incroyable. J’entends des gens qui quand même viennent me voir à la sortie des projections pour me dire qu’il s’agit de mon meilleur film. Contrairement à vous, beaucoup se réjouissent de cette fantaisie, de ces personnages étranges. Et ils y adhèrent. Les gens s’y émeuvent. Certains ont même la larme à l’œil. Et ce ne sont pas des crétins. Ce sont souvent des gens de production, des exploitants de salle. Pour vous dire la vérité, j’ai eu envie avec ce film de donner un coup de pied dans ma fourmilière et précisément de ne pas montrer la sexualité avec la suavité ni avec la sensualité qui m’est coutumière. J’ai au contraire voulu l’aborder de manière plus rabelaisienne. J’ai beaucoup relu Aristophane. J’ai beaucoup relu les farces médiévales. J’ai relu Rabelais. Dans ces livres, il y a une tonicité pour ça. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Lorsque j’ai proposé le film avec Brach aux investisseurs, j’ai tout de suite dit que mon dernier bébé allait diviser. Des gens vont adorer, d’autres vont détester. J’ai encore du mal à déterminer pourquoi il y en a qui adore et d’autres qui détestent. La ligne de fracture est ici incroyablement étrange.