Vous n’avez pas peur qu’en créant un tel décalage, on ne puisse pas l’identifier correctement ?Je vais vous dire une chose : les films qui sortent le même jour, on a du mal à les identifier parce qu’ils se ressemblent tous et celui-là, on aura du mal à l’identifier parce qu’il ne ressemble à rien.
Je n’osais pas vous le dire…Oui, il n’est pas référencé. Il n’entre pas dans un genre. On ne peut pas dire que ce soit un mélodrame, ni même un film d’époque. Vous voyez, c’est autre chose. Un produit totalement irréfléchi. Ça me fait penser aux sushi-bars qui ont été crées à Los Angeles au début des années 90. Mes amis américains ne me suivaient jamais dans ces restaurants parce que le goût n’était pas référencé. Maintenant, comment parler aux gens de ce qu’ils vont voir ? C’est impossible ! Et la seule chose, c’est de goûter. Donc de voir. On peut le laisser et ne pas le prendre. Ou au contraire s’en réjouir. Maintenant, vous allez sans doute penser qu’en réfléchissant comme ça, je parais très naïf. Je n'en suis pas à mon premier film. Donc j’écoute ça avec une certaine distance. Je note, quand même, l’exubérance de compliments. Ce qui est toujours agréable à entendre. Je suis devenu un peu bouddhiste : Dalaï Lama préfère être dans une partie de la mer où il n’y a pas trop de vagues. Dans une zone intermédiaire, en quelque sorte. On souffre moins et on se réjouit moins, aussi. Mais quand même. Sur
Sa majesté Minor, je vois tellement de gens qui me disent en fin de projection que c’est complètement bluffant, qu’on en prend plein la tronche, que c’est formidable, qu’on est secoués. Et ils me remercient pour avoir été secoués. Bon. Brach ne voulait plus travailler parce qu’il en avait marre de toujours voir les mêmes films. Quand je reçois des scénarios, c’est toujours la même histoire. Ca fera peut-être un bon film mais un bon film que les gens n’iront pas voir parce qu’ils l’ont déjà vu. Je ne vous raconte pas le nombre de scénarios avec des petits enfants juifs ou les portraits de femmes formidables pendant les guerres. Il y a une espèce d’accumulation de choses qui se ressemblent. Quand je fais un film, j’ai une référence : c’est l’œil de mes techniciens. C’est la joie d’aller au travail. Ils font bien leur boulot, ils sont gentils, ponctuels, professionnels. Sur d’autres films, ils sont excités. Et je n’ai plus le courage de faire des films où ils ne sont pas excités. Quand je sens cette fierté dans leur regard, vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est. La création est forcément dérangeante. Alors forcément, on en prend plein la gueule. Mais vous avez une petite chance de faire un travail qui ouvre une brèche. Si vous ne cherchez pas ça, si vous cherchez à aller dans le sens qui rassure, je ne vois plus l’intérêt. Un mec qui se branle sur un arbre, moi, ça me fait rire. Je n’ai pas la pratique personnelle mais j’ai suffisamment entendu d’histoires campagnardes pour m’en réjouir.

C’est étrange car ça semble vous vexer lorsque je compare votre film aux comédies libidineuses de Mocky. Tout me va bien. Mocky me fait rire. Je n’ai pas essayé de faire un film à la manière de Mocky. Mais je suis d’autant moins vexé que je trouve qu’il y a chez lui un plaisir, une santé, une jubilation, un sans-gêne qui me semblent très toniques. J’ai ce côté "fête de village". Les troupes de saltimbanques, j’adore. Sur les plateaux, je n’ai jamais cessé de faire le pitre. Ce n’est pas pour autant que je ne lis pas du grec le soir. J’adore lire le grec et j’adore mettre un chapeau pointu avec mes chaussures de clown. C’est drôle et ça fait rire les enfants (
il rit). Ma femme m’a acheté ça pour mon anniversaire. Je ne veux pas qu’on me croie plongé dans les livres. Il y a toujours eu un côté hurluberlu insolent chez moi. Dans
Sa majesté Minor, cela me fait plaisir de voir les gens rire aux éclats.
Oui mais on peut ne pas rire à votre film. La morale qui en ressort, c’est plus on connaît les hommes, plus on préfère les bêtes. C’est votre cas ?C’est une thèse Rousseauiste. Et je n’aime pas Rousseau. De la même façon que lorsqu’il dit que l’homme est corrompu par la société, il a totalement tort. C’est l’homme qui a crée la société. Je n’ai pas assisté à votre projection de presse mais dès qu’il y a beaucoup de monde, vous remarquerez que les gens rient plus facilement. Du début à la fin.
Ce n’est pas une question de projection mais de point de vue. Je conçois très bien qu’on n’ait pas envie de s’amuser. Si je pensais que personne ne rirait du début à la fin, je serais actuellement très embarrassé et pas en train de vous répondre. Les dernières projections étaient très rieuses. Mais le rire, c’est quelque chose de très personnel et je vous assure que les deux mots qui reviennent le plus souvent à la fin de mon film, c’est "hilarant" et "jubilatoire". Vous me dîtes que mes personnages ne sont pas drôles mais ils sont faits pour qu’on s’en moque. Si vous cherchez une quelconque forme d’identification, c’est sûr que vous êtes perdu.
Propos recueillis par Romain Le Vern