A l'occasion de la sortie de la nouvelle vague de films de Jean-Pierre Mocky en DVD, retour face à face avec le réalisateur en personne, qui ne se lasse jamais de s'exprimer. Cinéaste franc-tireur qui stigmatise l’hypocrisie et brocarde les institutions, Jean-Pierre Mocky est un cas singulier qui adore mentir aux plus crédules, choquer les bien-pensants et amplifier le trait pour mieux rire de l’existence. Chaque fois, il bénit (mot certes blasphématoire) le dvd, car c’est grâce à ce support qu’il peut ressortir son impressionnante collection de films (aujourd’hui,
A mort l’arbitre, Robin des mers, Le pactole, Le Glandeur, Tout est calme, La candide Madame Duff et
Le roi des bricoleurs) et que ses films indésirables dans les salles peuvent sortir. Mais une interview avec Mocky ne ressemble à aucune autre: excessive, provocatrice et pleine de digressions. L’écouter parler est un plaisir encore plus divin que de regarder ses films.
Dvdrama: Vous avez toujours des problèmes pour distribuer vos films dans des circuits traditionnels ? Jean-Pierre Mocky:
(énervé) Je suis complètement en marge. Soit c’est moi qui fais le bon film, soit ce sont les autres ; et, comme apparemment ce sont les autres, je ne suis plus dans la course. J'ai appris le cinéma avec Luis Buñuel, Orson Welles... Aujourd’hui, vous avez des films qui sortent au cinéma comme
Entre ses mains avec Poelvoorde,
Mensonges et trahisons,
Je vous trouve très beau, des trucs comme ça. Pour moi, ce n’est pas du cinéma. Le problème, c’est qu’on encense ces films-là et ils marchent en plus. Je vous donne un exemple: j'ai de très bonnes relations avec Pathé puisqu’ils sortent ma collection dvd. L’année dernière, je sors
Grabuge qui est un bon film. J’ai été soutenu par Yann Moix,
Le Monde,
Les Cahiers du cinéma. Ça va faire un an exactement que j’ai sorti mon film dans un circuit normal. On me donne 20 copies pour la France et 300000 francs de publicité. Parallèlement, ils produisent
La maison du bonheur de Danyboon. Ils lui ont donné 11 semaines de tournage alors que j’en avais seulement 2. Par ailleurs, ils lui ont donné 3 millions de pub et 300 copies. Au mois de mars, on me dit:
«Monsieur Mocky, vous vous trompez, on ne vend pas de carte de séjour, la police est sérieuse, qu’est ce que c’est que cette connerie?». Et à ce moment-là, on arrête toute une filière à la Préfecture de Police; et c’est exactement ce qui se passe dans mon film. Je ressors le film en salles, fier de ça, en disant
«vous voyez que c’est vrai!». Du coup, alors, qui a raison? Est-ce que c’est moi ou eux? Ecoutez, j’aime beaucoup Alain Corneau, c’est un copain; mais, enfin, on vient de lui donner 22 millions d’euros pour faire un remake du
Deuxième Souffle. C’est à peu près ce que j’ai dû dépenser en 50 ans. En plus, le remake est avec Monica Bellucci qui n’est pas terrible et remplace soi-disant Simone Signoret.
Le Dvd est une bonne alternative, non? Bien sûr, c’est vraiment formidable parce que c’est le fédérateur de toute ma clientèle. J’ai des spectateurs aux Iles Fidji, à Hawaï, à Tahiti, en Pologne. J’ai des gens partout mais je n’ai pas le noyau des fameux 200000 spectateurs qui sont les snobs de Paris qui suivent les directives de
Studio et de
Première. Je connais bien les gars qui font les films aujourd’hui, comme Christophe Gans. Quand j’ai vu pour la première fois
Le Pacte des loups, je croyais rêver, je me croyais au Cours Florent. Les types jouaient tellement mal! La première séquence quand ils sont dans un château, on dirait des étudiants de première année, même pas de première année, on dirait que c’est leur premier cours. Je ne suis pas amer, ça me fait rigoler. Je pense que Jean Vigo auquel je m’apparente un peu était dans la même situation que moi, ou même un réalisateur comme Jean Renoir. Je me souviens avoir lu des critiques sur
La règle du jeu qui sont les mêmes que j’ai souvent eues. C’est comme
Casque d’or que j’ai découvert très jeune, vers l’âge de 13 ans et j’étais fasciné. Le film n’a pas fait un rond, il a été retiré au bout de quatre jours.
Jeux Interdits de René Clément, il est resté sept jours à l’affiche. Sans être prétentieux, on finit par se dire que les bons films sont ceux qui ne marchent pas.