J'ai l'impression que le personnage de l'écrivain est celui qui mène, qui écrit l'histoire qui se déroule sous nos yeux, alors que le personnage de Milo est plutôt entrain de suivre, passif, dans la première partie du film. Dans la seconde, au contraire, il s'impose. Est-ce une image du travail de l'acteur, suivre le texte puis se l'approprier et le faire sien à travers le travail de l'interprétation?C'est une bonne observation de ce qui se passe dans le film. C'est toute la tension du travail d'acteur, suivre la voix forte et rassurante du texte et de l'auteur et en même temps faire sienne l'oeuvre et l'interprêter, en offrir une interprétation artistique. Il ne s'agit pas de création ou d'originalité mais d'art interprétatif. Dans les mains les plus délicates cela devient un art en soi. Pinter était rigoureux sur la déconstruction détaillée de ses répliques. Il ne désire ni improvisation ni invention mais pourtant, il encourageait et invitait à la richesse de "l'acting", de l'appropriation, de la variante. Il attendait que la performance révèle la personnalité de l'acteur. Cela n'arrive pas par accident. Cela se manifeste à travers le style, à travers le partenariat d'une grande écriture et d'une grande performance.

J'aime beaucoup l'emploi de la télécommande dans le film. Pour l'écrivain controler son environnement est une nécessité. L'acteur choisit au contraire de s'adapter. Comment avez-vous montrer ces deux spécificités à l'écran?Le conflit entre les deux hommes s'est très vite installé à travers la performance des deux acteurs, la façon dont Michael Caine a décidé d'utiliser cette télécommande de façon récurrente et arrogante pour tout contrôler. Il a toutes les armes de son côté: son langage parfait, ses gadgets high-tech, le contrôle de la lumière, et même en donnant des ordres à Milo lorsque celui-ci est à l'extérieur prêt à entrer par effraction. Avec les angles de caméra et différentes focales d'objectif, nous avons tenté de représenté Andrew tel un dieu qui règne sur son univers. Dans le second acte cependant, il était important de valoriser le personnage de l'acteur, nous l'avons montré sous un jour plus héroïque, lorsqu'il se rebelle contre la domination d'Andrew, mais parfois aussi sous les traits d'un personnage tourmenté. A la fin, dans le dernier acte, les deux personnages retrouvent une forme plus humaine, plus simple et équilibrée.
Le film parle de pouvoir, de contrôle, pensez-vous que le langage soit une sorte de pouvoir?Absolument.Il y a une tirade célèbre qui dit "la plume est plus puissante que l'épée". Les mots n'attaquent ou ne blessent pas nos corps mais peuvent atteindre notre conscience de nous-même, notre affect. En cela ils peuvent être une arme. Il peuvent être un déguisement, le langage peut être un outil puissant.
C'est tout à fait shakespearien...Oui c'est Shakespeare mais pas seulement. Je pense que c'est tout simplement la voix du poète. Je pense que Harold Pinter est un poète. Je pense que parfois, dans nos vies, parce que nous diminuons tellement notre vocabulaire, nous manquons de mots pour exprimer ce que nous ressentons, aussi bien la douleur, la peine, la frustration, l'agonie, l'inquiétude, de ce manque de mots nous souffrons d'autant plus. Nous manquons également parfois de mots pour nous défendre. Selon moi la voie du poète rappelle combien nous devrions respecter et valoriser le langage.
Propos recueillis par David Auvray