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Interview : Michel Spinosa (anna M.) [page 1]

Par - publié le 20 décembre 2007 à 19h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h33 - 0 commentaire(s)
Troisième long-métrage d’un cinéaste inspiré ici par la folie amoureuse, Anna M, confirme après Emmène-moi et La parenthèse enchantée le talent de Michel Spinosa, qui se penche sur un sujet fascinant, d’une douloureuse amertume, prenant corps dans la terrible solitude d’une jeune femme perdue dans une désespérante illusion. Méticuleux, précis, Michel Spinosa s’est longuement penché sur ce sujet par lequel il s’est laissé happer et nous entraîne avec lui dans l’exploration de cette psychose peu connue du grand public, fascinante, déroutante, qu’est l’érotomanie.



Qu’est-ce qui vous a amené vers ce sujet ?
Depuis mes premiers courts-métrages, j’ai toujours été attiré vers les histoires d’amour impossible avec l’envie d’en écrire. Ce qui est intéressant c’est qu’il s’agit d’un thème qui peut facilement se décliner sous de nombreuses formes, l’érotomanie en est une. En fait je voulais, à l’origine, écrire une histoire autour de la jalousie, et puis, en lisant certains récits, je suis tombé sur l’érotomanie et ce fut une vraie découverte, je n’en avais jamais entendu parler et, comme beaucoup de monde, je l’assimilais à la nymphomanie.

C’est vrai qu’en posant la question autour de moi, je me suis aperçue que les gens ne connaissent effectivement absolument pas cette psychose et la confondent avec la nymphomanie ?
Les manies pour les psychiatres, ce sont en fait des pulsions irrépressibles, mais la nymphomanie n’est pas une pathologie, c’est une notion morale que les gens assimilent à l’érotomanie alors que finalement c’est quasiment l’inverse puisque, d’après les psychiatres, il y a une peur dans l’érotomanie de l’acte sexuel, du coup, ceux qui en sont atteint se focalisent toujours sur une personne inaccessible, ayant souvent un statut social élevé, donc valorisant pour eux. Quand je me suis posé sur ce sujet j’ai, par exemple, découvert qu’au début du siècle, il y avait beaucoup de prêtres qui étaient érotomanes. Ce sont également souvent des femmes qui sombrent dans cette psychose, à 80 % dans les cas d’érotomanie pure où il ne se passe rien, en revanche la proportion s’inverse dans les cas de harcèlement qui dépassent l’érotomanie, par exemple dans le cadre d’un divorce non accepté, ce sont beaucoup plus souvent les hommes qui se mettent à harceler leur ancienne compagne.



Vous avez construit votre récit en vous appuyant sur des cas cliniques ?
Absolument, j’ai étudié de nombreux cas, sachant que l’avantage c’est que ce sont des délires toujours systématisés chez ces filles, avec des comportements très ressemblants d’un cas sur l’autre. Je n’ai rencontré aucun érotomane directement, en revanche j’ai lu beaucoup d’ouvrages autour du sujet. J’ai passé quasiment six mois dans les murs de la bibliothèque de la faculté de l’école de médecine dans le 6ème et j’y ai découvert une mine d’or. Il y a peu de livres sur le sujet, mais énormément d’articles parus dans des revues psychiatriques et de nombreuses thèses. Les cas sont fascinants et beaucoup d’étudiants se sont penchés sur ce sujet, qui est assez facile à traiter car on arrive très vite à déceler l’illumination du départ et ses trois axes. Les psychiatres ont d’ailleurs théorisé le développement de l’érotomanie et découpé son évolution en trois étapes : espoir, dépit et haine. Je les ai repris directement pour diviser le film en plusieurs parties. Dans beaucoup de cas, l’évolution s’arrête à l’espoir, c’est alors pénible pour la victime de ces érotomanes, mais ça reste supportable. Pour celles qui sombrent dans le dépit, c’est la dérive, elles basculent vite dans une forme de haine qui peut devenir particulièrement violente, voire dramatique. Je suis resté très proche, dans mon approche scénaristique, d’un constat purement médical. Je me suis appuyé sur les études d’un psychiatre, Clérambault, qui est le premier à avoir cerné cette maladie, aux Etats-Unis d’ailleurs l’érotomanie est plus connue sous le nom de syndrome de Clérambault. Il a cerné cette psychose comme une illusion délirante d’être aimé, ce qui résume parfaitement cette pathologie qui se caractérise vraiment comme une divagation, le réel n’ayant aucune prise sur la personne, elle n’écoute absolument pas ce qu’on lui dit, reste figée sur son illusion. J’ai appris beaucoup de choses en préparant ce film et ce fut d’autant plus passionnant que J’ai toujours été attiré par la psychanalyse, la psychiatrie mais sans creuser le sujet et là, comme j’ai été amené à faire des recherches, je me suis vraiment plongé dans cet univers. J’ai appris du coup à différencier la psychose. Une personne névrosée souffre, sent qu’elle n’est pas bien, celle qui est psychotique n’en a absolument pas conscience, sa psychose l’aide même bizarrement à vivre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il était inutile que je rencontre des érotomanes puisqu’ils auraient nié leur psychose. C’est ce qui m’intéressait particulièrement dans ce projet, nous avions une jeune femme qui était pleine de vie, d’énergie, souvent heureuse bizarrement puisque dès qu’elle souffre, elle se raccroche à une forme d’espoir. Même lorsqu’elle décline, lorsqu’elle devient haineuse, lorsqu’elle est internée, l’espoir demeure, c’est ce qui lui permet d’ailleurs de tenir et l’érotomanie est en ce sens une manière de se sentir moins seul, de croire que l’on est aimé, valorisé et d’échapper ainsi à la dépression. Le danger pour les érotomanes, pour les psychiatres qui les soignent, c’est presque d’arriver à surmonter la psychose, ce qui est très rare car le patient peut alors s’enfoncer dans une très grave mélancolie pouvant très vite l’amener vers le suicide.


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