Ancien grand maître du détournement télévisuel à Canal + durant les années 90 (
Derrick contre Superman, Le Grand détournement), Michel Hazanavicius n’avait plus tourné pour le cinéma depuis 1999 (son premier film, la comédie noire
Mes amis). Les Guignols de l’info, de nombreuses collaborations avec Patrick Timsit (des sketchs, des émissions, des films comme
Quasimodo D’El Paris ou
L’Américain), les délires grolandais de la bande à Moustic, etc : Jean-François Halin a souvent mis sa plume au service de l’humour qui grince et de la vanne qui gratte. Les deux compères, issus de la télé, nous offrent aujourd’hui une vraie comédie de cinéma. Et surtout, une comédie française qui fait rire. Lors du dernier festival du film policier de Cognac, alors qu’ils se remettaient à peine de la projection de la veille et des félicitations spontanées du président du jury Jonathan Demme, nous les avons soumis à la question, histoire de comprendre comment est née cette petite rareté qu’est
OSS 117.
Comment s’est monté le projet OSS 117 ?JFH : L’idée est venue des producteurs Eric et Nicolas Altmeyer (
Jet Set, Brice de Nice, Les Chevaliers du ciel – ndlr), dont le père lisait les romans de Jean Bruce…
MH : Leur père se masturbait dans les années 60 sur les couvertures des bouquins ! (
rires)
JFH : (
rires) Les romans de Bruce étaient des cartons planétaires, ça s’est vendu par dizaines de millions à l’époque. Donc, Eric et Nicolas ont retrouvé dans la baraque de leur père de vieilles éditions des romans, avec leurs couvertures très explicites, mettant en scène des bagarres, des femmes en sous-vêtement attachées… Du coup, ils ont eu envie de faire une sorte d’hommage à cet univers sous forme de pastiche. Comme ils avaient vu
Quasimodo D’El Paris, que j’avais écrit pour Patrick Timsit, et qu’ils l’avaient apprécié, ils ont pensé à moi pour le scénario d’
OSS 117. Je ne pouvais bien entendu pas me taper les 183 bouquins de Bruce, mais j’en ai quand même lu un ou deux. Je me suis rapidement rendu compte que je voulais situer le film au Proche-Orient, c’était une manière de parler de choses qui nous touchent aujourd’hui tout en restant bien ancré dans cette époque des années 50. Mais je me suis surtout aperçu que ces livres étaient aujourd’hui illisibles, on ne peut plus écrire quelque chose comme ça de nos jours sans basculer dans le second degré. C’est ouvertement raciste, homophobe, rempli de préjugés et de suffisance. Il fallait donc faire table rase de tout ça et réinvestir cet univers par le biais de la comédie. Comme je connaissais bien Michel depuis quelques années, que j’avais aimé son premier film et ses publicités hilarantes, j’ai pensé logiquement à lui pour la réalisation. Hélas, au départ, ce n’était pas lui qui était pressenti pour réaliser le film. J’ai quand même fait lire le script à Michel en lui disant que j’aurais adoré qu’il le mette en scène, mais que ce n’était pas possible car quelqu’un d’autre était pressenti. Michel bossait alors sur le documentaire qu’il produisait sur le génocide du Rwanda (
Tuez-les tous ! – ndlr) et il ne pensait pas avoir le temps de lire mon script. Pourtant, dès le lendemain matin, il m’a dit qu’il avait lu ça d’une seule traite, sans se coucher, et qu’il aurait adoré le réaliser. Il était même prêt à reporter le projet de film sur lequel il travaillait alors. Finalement, le réalisateur pressenti pour
OSS 117 s’est désisté pour des problèmes personnels, et j’ai glissé le DVD des pubs de Michel aux producteurs. Ils ont maté ça, avec Jean Dujardin, qui avait déjà signé pour le film, et tous les trois ont adoré le boulot de Michel. Et c’est comme ça qu’on s’est retrouvé tous les deux à bosser ensemble sur le remaniement du script.
MH : Je crois que c’est un projet où tous les gens impliqués étaient totalement en phase avec ce qu’il fallait faire. C’est vraiment un film collectif, car on peut dire que c’est à la fois un film d’auteur, un film de réalisateur, un film d’acteurs et un film de producteurs. Je suis vraiment très fier de ça, de cette communion qui a fait que, très tôt, tout le monde a eu le même film en tête.
Michel, à l’heure où l’expression est totalement galvaudée, êtes- vous conscient d’avoir réalisé, avec Le Grand détournement (également connu sous le titre La Classe américaine – ndlr), l’un des rares véritables films cultes français ?MH : Ben c’est vrai que c’est assez dingue le culte quasiment clandestin dont fait l’objet ce programme de télé. Je suis super fier de ça, de la manière dont le film circule sur Internet et de cet engouement grandissant. Je rencontre plein de gens qui me parlent du
Grand détournement, qui connaissent les dialogues par cœur… Quand on a fait ça à l’époque, en 1993, avec Dominique Mézerette, on voulait déconner à pleins tubes, ça a été diffusé une fois à la télé et puis, le phénomène nous a échappé. Déjà, à l’époque, à Canal +, il y avait des cassettes qui circulaient en interne… Mais comme me le disait Jean-François, je ne pense pas que le film aurait la même aura s’il avait été diffusé normalement, s’il avait été édité en DVD par exemple. C’est difficile de l’avoir, donc les gens qui l’ont chez eux ont un rapport spécial au film. J’étais loin de me douter, il y a 13 ans, que ça prendrait une telle ampleur. Mais c’est sympa de me poser une question là-dessus parce que les journalistes m’en parlent très rarement.