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Interview : Paul Auster (la Vie Interieure De Martin Frost) [page 1]

Par Julie Molina-Toledo - publié le 06 novembre 2007 à 07h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h11 - 0 commentaire(s)
A la rencontre de Paul Auster, auteur émérite devenu cinéaste l'espace d'un temps, celui de nous livrer La Vie intérieure de martin Frost. Où s'arrête la littérature, où commence le cinéma ? La frontière selon Paul Auster...


La vie intérieure de Martin Frost était un projet cinématographique avant d'être restitué, en partie, dans votre roman Le livre des illusions. Concernant votre processus de création, comme écrivain et réalisateur, est-ce que les images vous viennent avant d'être retranscrites à l'écrit, ou bien l'inverse ? Qu'est ce qui vous est le plus naturel ?
C'est une question intéressante. Je crois que les images viennent d'abord. Et c'est même plus compliqué que ça: plutôt des personnages, des situations... C'est très mystérieux. Je ne peux pas expliquer exactement comment ça marche, la naissance d'une idée. Comme « le narrateur » dit dans le film: « à un moment il n'y a rien, et au moment d'après, il y a quelque chose ». Et entre les deux, je n'ai jamais pu « voir » ce qu'il se passe. J'ai fait deux films tout seul, et pour chacun, il était évident dès le début que c'était un film, pas un roman ni un récit. Pourquoi? Je ne sais pas. C'était un côté visuel que je voulais explorer. Quand j'écris des romans, c'est plutôt le langage. Le ton des mots, la musique des mots. C'est très musical. Et j'entends le rythme de la narration. Chaque livre est un peu différent car il y a un narrateur différent pour chacun. Et il faut entendre cette musique avant de le commencer. Pour un film, ce n'est pas « musical » dans le même sens, c'est visuel.

Pour ce film précisément, aviez-vous en tête des images d'acteurs précis ?
Lorsque j'ai commencé à écrire, j'en avais trois des quatre en tête: Irène, Michael et Sophie. Pour le rôle de Martin, j'avais plusieurs idées.
Les trois ont accepté tout de suite, ce qui était bien car c'était un film sans budget. Je devais contacter les acteurs directement, sans passer par un agent, car aucun agent ne ferait passer à un acteur une proposition si peu rémunérée... donc je devais leur parler directement. Heureusement, je connaissais Irène et Michael personnellement, ainsi que Sophie, bien sûr. Pour le rôle de Martin, j'ai beaucoup réfléchi et j'ai donné le manuscrit à un très bon acteur américain qui a accepté. Mais ça, c'était au moment où on espérait tourner à l'automne 2006, et on n'a pu tourner qu'en Mai 2007. Donc, il n'était plus disponible. J'ai trouvé quelqu'un d'autre qui a accepté aussi. Je suis parti à Lisbonne, pour six semaines de pré-production. Le 15 mars, la costumière et moi avons fait un essayage et quelque chose n'allait pas. Le costumier et lui ont parlé et il s'est avéré qu'il avait des problèmes financiers, des problèmes personnels, et qu'il ne pourrait pas faire le film. Ca, c'était deux semaines avant de partir en tournage; tout à coup je n'avais plus d'acteur! Alors j'ai essayé de rester calme, je suis rentré chez moi et j'ai pensé: « si j'avais le choix, quel acteur de langue anglaise voudrais-je pour ce rôle? ». Et c'était David Thewlis. Je n'avais pas son numéro, je l'avais rencontré neuf ans auparavant. J'ai appelé une directrice de casting avec qui j'avais déjà travaillé, et je lui ai demandé de me trouver le numéro de David Thewlis. Trente minutes plus tard, elle me donne le numéro. Il était tard à New York, encore plus tard à Londres, j'ai laissé un message sur le portable de David. Il m'a rappelé plus tard dans la journée et m'a dit: « C'est bizarre, je voulais te contacter pour te raconter une histoire, j'ai demandé ton numéro à tous mes mais et en écoutant ton message j'ai cru que c'était une blague ». Je lui ai envoyé le manuscrit par e mail, et il a dit oui. La solution a été trouvée en 40heures, c'était un miracle! Deux semaines après, David est venu au Portugal pour faire des répétitions avec Irène et moi.


Dans le film, Martin sauve Claire en brûlant son manuscrit. On retrouve le thème du renoncement à quelque chose de créatif dans beaucoup de vos livres, notamment dans Le livre des illusions. Est-ce que, pour vous, la création a un prix ?
C'est différent dans les deux cas, même si c'est toujours une décision. Dans le cas de Hector Mann (personnage du Livre des Illusions: un acteur du cinéma muet qui disparaît et cesse toute activité cinématographique après avoir été le complice involontaire du meurtre de son ex-petite amie), c'est une décision morale. Il se punit pour des choses qu'il a faites avec une rigueur de conscience extrême, presque impossible. C'est un homme déchiré qui pense qu'il n'a pas le droit de faire ce qu'il fait, et la seule solution pour lui est de le faire mais de détruire ses oeuvres à sa mort. Dans le cas de Martin c'est autre chose, il le fait vraiment pour l'amour. Il est dans une histoire magique, fantastique. Il comprend finalement que Claire est l'histoire. Et lorsqu'il termine l'histoire, elle meurt. Il pense alors que s'il détruit l'histoire elle peut être réanimée. C'est le moment central du film, mais l'histoire continue après cela.


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