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Interview : Pierre Salvadori (hors De Prix) [page 1]

Par - publié le 13 décembre 2006 à 02h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h20 - 0 commentaire(s)
Il n’avait pas retrouvé le chemin des plateaux depuis Après vous…, qu’il avait tourné en 2003, il s’épanouit aujourd’hui dans le registre d’une comédie décapante, tout aussi pétillante que pertinente, aux dialogues ciselés et rebondissants, qu’il a longuement peaufinés. Un registre qui visiblement lui sied admirablement et lui permet d’exprimer tout autant sa fantaisie que ses angoisses.



Qu’est-ce qui vous a amené à l’origine vers ce récit ?
Ce dont j’ai pris conscience très récemment c’est qu’autant Après vous…, Les Apprentis étant à part, était une chronique autobiographique, j’étais jeune, je voulais raconter ma vie, comme Tolstoï, les thématiques étaient claires pour moi, c’était la culpabilité, l’ambiguïté, la générosité, l’ambiguïté de la générosité, la peur de déplaire, autant ici le sujet était assez vicieux au début, plus anxiogène. Je suis parti du principe que désormais je fais des films, que c’est un métier, et qu’on n’a pas forcément toujours des sujets à l’esprit. Mon métier est encore plus de réaliser des comédies, c’est ma volonté première. John Ford un jour a dit, mais attention en toute humilité, je n’aurais pas la prétention de me comparer à une telle pointure, qu’il s’appelait John Ford et qu’il faisait des westerns. Je me suis rendu que mon destin, peut-être mon fardeau, est de faire de la comédie, car ma nature profonde tend vers ça. J’ai l’impression que lorsque je réalise des comédies, je propose déjà un regard sur le monde, un regard ironique, décalé ou subversif, mais qui passe par des quiproquos, par la contradiction tout en baignant dans une forme de vitalité, d’énergie et aussi de drôlerie j’espère. Donc déjà c’est un point de vue pour moi et à partir du moment où je me dis que mon métier est de faire des comédies, je m’assois avec le scénariste et nous tentons de chercher des sujets, de creuser des thématiques. Nous nous demandons par exemple ce qui nous angoisse, ce qui nous choque, ce qui nous effraie pour nos enfants, nous essayons de voir ce dont nous avons envie de parler. C’est donc plus ambigu, moins évident, c’est un cheminement, des conversations, des échanges. Ici, nous nous sommes arrêtés sur le fait que j’étais assez préoccupé par tout ce qui ressemble dans la vie sociale à la gratuité, à l’idéal, à la transcendance. Lorsque j’avais 15 ans, pour séduire une fille, il fallait être plutôt poétique, original, rock’n roll, aujourd’hui c’est la marque qui est primordiale. On baigne dans la société de consommation, l’idée du bonheur est devenue matérielle, elle est liée à la possession, ce qui est assez cynique, vertigineux et inquiétant. Le sujet prépondérant dans l’art, la peinture, la littérature, la poésie, c’est la transcendance, et l’amour est ce qui nous amène vers ça. J’ai l’impression que l’on ne sublime plus rien et c’est cet angle qui m’intéressait, échapper à une définition du bonheur très étriquée.



Qu’est-ce qui a provoqué l’étincelle définitive ?
Je fait partie la Société des réalisateurs de films, que nous avons quelque peu reprise dernièrement et nous essayons au travers de cette association de protéger la diversité au cinéma. Nous passons 50% de notre temps à essayer de défendre des petits films contre un marché ultra fort, faire en sorte que ces films puissent se monter sans des vedettes en tête d’affiche, et nous sommes toujours confrontés à une logique d’argent. C’est véritablement épuisant. Avant, il y a encore quelques années, quand j’ai commencé, il restait une petite place pour l’affect, pour le gratuit, aujourd’hui c’est une machinerie. C’est un exercice déprimant même si je savais que militer était assez fatigant, car on se heurte à des murs et je me retrouve affligé par cette situation, ce qui m’a je pense influencé, inquiété et orienté vers ce sujet. J’ai envie d’avancer, d’avoir des enfants, comme tout le monde, et j’ai l’impression d’évoluer dans un monde de plus en plus pesant, étrange et c’est en m’apercevant que j’en parlais de plus en plus souvent, que j’étais en colère, que j’ai pris conscience qu’il fallait peut-être laissé sortir certaines choses. Je suis certain que dans les dix prochaines années nous allons avoir des films sur le sentiment d’impuissance, très pessimistes, sur des artistes qui de plus en plus vont s’écarter de la psychologie pour aller vers un sentiment plus métaphysique de renoncement. Cela va tellement vite qu’il faut qu’il y ait des gens qui incitent à freiner. C’est le rôle des conteurs d’histoire de se demander si nous pouvons continuer dans une telle logique d’argent, avec l’idée que le beau c’est le luxe.


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